CHAPITRE PREMIER
COMMENT CANDIDE FUT ÉLEVÉ
DANS UN BEAU CHÂTEAU, ET COMMENT IL FUT CHASSÉ D'ICELUI
Il y avait en Westphalie,
dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon
à qui la nature avait donné les moeurs les plus douces. Sa
physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez
droit, avec l'esprit le plus simple ; c'est, je crois, pour cette raison
qu'on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient
qu'il était fils de la soeur de monsieur le baron et d'un bon et
honnête gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut
jamais épouser parce qu'il n'avait pu prouver que soixante et onze
quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait
été perdu par l'injure du temps.
Monsieur le
baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car
son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle
même était ornée d'une tapisserie. Tous les chiens
de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin ; ses palefreniers
étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était son grand
aumônier. Ils l'appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand
il faisait des contes.
Madame la baronne,
qui pesait environ trois cent cinquante livres, s'attirait par là
une très grande considération, et faisait les honneurs de
la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable.
Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était
haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du
baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur
Pangloss était l'oracle de la maison, et le petit Candide écoutait
ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.
Pangloss enseignait
la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement
qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes
possibles, le château de monseigneur le baron était le plus
beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles.
<< Il
est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être
autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement
pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été
faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes
sont visiblement instituées pour être chaussées, et
nous avons des chausses. Les pierres ont été formées
pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi
monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de
la province doit être le mieux logé ; et, les cochons étant
faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l'année
: par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont
dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. >>
Candide écoutait
attentivement, et croyait innocemment ; car il trouvait Mlle Cunégonde
extrêmement belle, quoiqu'il ne prît jamais la hardiesse de
le lui dire. Il concluait qu'après le bonheur d'être né
baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était
d'être Mlle Cunégonde ; le troisième, de la voir tous
les jours ; et le quatrième, d'entendre maître Pangloss, le
plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute
la terre.
Un jour, Cunégonde,
en se promenant auprès du château, dans le petit bois qu'on
appelait parc, vit entre des broussailles le docteur Pangloss qui donnait
une leçon de physique expérimentale à la femme de
chambre de sa mère, petite brune très jolie et très
docile. Comme Mlle Cunégonde avait beaucoup de dispositions pour
les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences réitérées
dont elle fut témoin ; elle vit clairement la raison suffisante
du docteur, les effets et les causes, et s'en retourna tout agitée,
toute pensive, toute remplie du désir d'être savante, songeant
qu'elle pourrait bien être la raison suffisante du jeune Candide,
qui pouvait aussi être la sienne.
Elle rencontra
Candide en revenant au château, et rougit ; Candide rougit aussi
; elle lui dit bonjour d'une voix entrecoupée, et Candide lui parla
sans savoir ce qu'il disait. Le lendemain après le dîner,
comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent
derrière un paravent ; Cunégonde laissa tomber son mouchoir,
Candide le ramassa, elle lui prit innocemment la main, le jeune homme baisa
innocemment la main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une
sensibilité, une grâce toute particulière ; leurs bouches
se rencontrèrent, leurs yeux s'enflammèrent, leurs genoux
tremblèrent, leurs mains s'égarèrent. M. le baron
de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant cette
cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups
de pied dans le derrière ; Cunégonde s'évanouit ;
elle fut souffletée par madame la baronne dès qu'elle fut
revenue à elle-même ; et tout fut consterné dans le
plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.
CHAPITRE SECOND
CE QUE DEVINT CANDIDE PARMI
LES BULGARES
Candide, chassé
du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, pleurant,
levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus beau des châteaux
qui renfermait la plus belle des baronnettes ; il se coucha sans souper
au milieu des champs entre deux sillons ; la neige tombait à gros
flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville
voisine, qui s'appelle Valdberghoff-trarbk-dikdorff, n'ayant point d'argent,
mourant de faim et de lassitude. Il s'arrêta tristement à
la porte d'un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le remarquèrent
: << Camarade, dit l'un, voilà un jeune homme très
bien fait, et qui a la taille requise. >> Ils s'avancèrent vers
Candide et le prièrent à dîner très civilement.
<< Messieurs, leur dit Candide avec une modestie charmante, vous
me faites beaucoup d'honneur, mais je n'ai pas de quoi payer mon écot.
-- Ah ! monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et
de votre mérite ne payent jamais rien : n'avez-vous pas cinq pieds
cinq pouces de haut ? -- Oui, messieurs, c'est ma taille, dit-il en faisant
la révérence. -- Ah ! monsieur, mettez-vous à table
; non seulement nous vous défrayerons, mais nous ne souffrirons
jamais qu'un homme comme vous manque d'argent ; les hommes ne sont faits
que pour se secourir les uns les autres. -- Vous avez raison, dit Candide
: c'est ce que M. Pangloss m'a toujours dit, et je vois bien que tout est
au mieux. >> On le prie d'accepter quelques écus, il les prend et
veut faire son billet ; on n'en veut point, on se met à table :
<< N'aimez-vous pas tendrement ?... -- Oh ! oui, répondit-il,
j'aime tendrement Mlle Cunégonde. -- Non, dit l'un de ces messieurs,
nous vous demandons si vous n'aimez pas tendrement le roi des Bulgares.
-- Point du tout, dit-il, car je ne l'ai jamais vu. -- Comment ! c'est
le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé. --
Oh ! très volontiers, messieurs >> ; et il boit. << C'en est
assez, lui dit-on, vous voilà l'appui, le soutien, le défenseur,
le héros des Bulgares ; votre fortune est faite, et votre gloire
est assurée. >> On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on
le mène au régiment. On le fait tourner à droite,
à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en
joue, tirer, doubler le pas, et on lui donne trente coups de bâton
; le lendemain il fait l'exercice un peu moins mal, et il ne reçoit
que vingt coups ; le surlendemain on ne lui en donne que dix, et il est
regardé par ses camarades comme un prodige.
Candide, tout
stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment
il était un héros. Il s'avisa un beau jour de printemps de
s'aller promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c'était
un privilège de l'espèce humaine, comme de l'espèce
animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n'eut pas
fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds
qui l'atteignent, qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On
lui demanda juridiquement ce qu'il aimait le mieux d'être fustigé
trente-six fois par tout le régiment, ou de recevoir à la
fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les volontés
sont libres ; et qu'il ne voulait ni l'un ni l'autre, il fallut faire un
choix ; il se détermina, en vertu du don de Dieu qu'on nomme liberté,
à passer trente-six fois par les baguettes ; il essuya deux promenades.
Le régiment était composé de deux mille hommes ; cela
lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la nuque du cou
jusqu'au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs. Comme on
allait procéder à la troisième course, Candide, n'en
pouvant plus, demanda en grâce qu'on voulût bien avoir la bonté
de lui casser la tête ; il obtint cette faveur ; on lui bande les
yeux, on le fait mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans
ce moment, s'informe du crime du patient ; et comme ce roi avait un grand
génie, il comprit, par tout ce qu'il apprit de Candide, que c'était
un jeune métaphysicien, fort ignorant des choses de ce monde, et
il lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée
dans tous les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien
guérit Candide en trois semaines avec les émollients enseignés
par Dioscoride, Il avait déjà un peu de peau et pouvait marcher,
quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares.
CHAPITRE TROISIÈME
COMMENT CANDIDE SE SAUVA D'ENTRE
LES BULGARES, ET CE QU'IL DEVINT
Rien n'était
si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées.
Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient
une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent
d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté
; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf
à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette
fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes.
Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.
Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put
pendant cette boucherie héroïque.
Enfin, tandis
que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il
prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa
par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village
voisin ; il était en cendres : c'était un village abare que
les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public.
Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes
égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles
sanglantes ; là des filles éventrées après
avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les
derniers soupirs ; d'autres, à demi brûlées, criaient
qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient
répandues sur la terre à côté de bras et de
jambes coupés.
Candide s'enfuit
au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares,
et des héros abares l'avaient traité de même. Candide,
toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines,
arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques
petites provisions dans son bissac, et n'oubliant jamais Mlle Cunégonde.
Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande ; mais ayant
entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là,
et qu'on y était chrétien, il ne douta pas qu'on ne le traitât
aussi bien qu'il l'avait été dans le château de monsieur
le baron avant qu'il en eût été chassé pour
les beaux yeux de Mlle Cunégonde.
Il demanda l'aumône
à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent tous
que, s'il continuait à faire ce métier, on l'enfermerait
dans une maison de correction pour lui apprendre à vivre.
Il s'adressa
ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une heure de suite
sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur, le
regardant de travers, lui dit : << Que venez-vous faire ici ? y êtes-vous
pour la bonne cause ? -- Il n'y a point d'effet sans cause, répondit
modestement Candide, tout est enchaîné nécessairement
et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse chassé
d'auprès de Mlle Cunégonde, que j'aie passé par les
baguettes, et il faut que je demande mon pain jusqu'à ce que je
puisse en gagner ; tout cela ne pouvait être autrement. -- Mon ami,
lui dit l'orateur, croyez-vous que le pape soit l'Antéchrist ? --
Je ne l'avais pas encore entendu dire, répondit Candide ; mais qu'il
le soit ou qu'il ne le soit pas, je manque de pain.
-- Tu
ne mérites pas d'en manger, dit l'autre ; va, coquin, va, misérable,
ne m'approche de ta vie. >> La femme de l'orateur, ayant mis la tête
à la fenêtre et avisant un homme qui doutait que le pape fût
antéchrist, lui répandit sur le chef un plein... O ciel !
à quel excès se porte le zèle de la religion dans
les dames !
Un homme qui
n'avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé
Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait
ainsi un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes,
qui avait une âme ; il l'amena chez lui, le nettoya, lui donna du
pain et de la bière, lui fit présent de deux florins, et
voulut même lui apprendre à travailler dans ses manufactures
aux étoffes de Perse qu'on fabrique en Hollande. Candide, se prosternant
presque devant lui, s'écriait : << Maître Pangloss me
l'avait bien dit que tout est au mieux dans ce monde, car je suis infiniment
plus touché de votre extrême générosité
que de la dureté de ce monsieur à manteau noir et de madame
son épouse. >>
Le lendemain,
en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de pustules, les yeux
morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, les dents noires,
et parlant de la gorge, tourmenté d'une toux violente et crachant
une dent à chaque effort.
CHAPITRE QUATRIÈME
COMMENT CANDIDE RENCONTRA SON
ANCIEN MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, LE DOCTEUR PANGLOSS, ET CE QUI EN ADVINT
Candide, plus ému
encore de compassion que d'horreur, donna à cet épouvantable
gueux les deux florins qu'il avait reçus de son honnête anabaptiste
Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes, et sauta
à son cou. Candide, effrayé, recule. << Hélas
! dit le misérable à l'autre misérable, ne reconnaissez-vous
plus votre cher Pangloss ? -- Qu'entends-je ? Vous, mon cher maître
! vous, dans cet état horrible ! Quel malheur vous est-il donc arrivé
? Pourquoi n'êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux
? Qu'est devenue Mlle Cunégonde, la perle des filles, le chef d'oeuvre
de la nature ? -- Je n'en peux plus >>, dit Pangloss. Aussitôt Candide
le mena dans l'étable de l'anabaptiste, où il lui fit manger
un peu de pain ; et quand Pangloss fut refait : << Eh bien ! lui
dit-il, Cunégonde ? -- Elle est morte >>, reprit l'autre. Candide
s'évanouit à ce mot ; son ami rappela ses sens avec un peu
de mauvais vinaigre qui se trouva par hasard dans l'étable. Candide
rouvre les yeux. << Cunégonde est morte ! Ah ! meilleur des
mondes, où êtes-vous ? Mais de quelle maladie est-elle morte
? ne serait-ce point de m'avoir vu chasser du beau château de monsieur
son père à grands coups de pied ? -- Non, dit Pangloss ;
elle a été éventrée par des soldats bulgares,
après avoir été violée autant qu'on peut l'être
; ils ont cassé la tête à monsieur le baron qui voulait
la défendre ; madame la baronne a été coupée
en morceaux ; mon pauvre pupille, traité précisément
comme sa soeur ; et quant au château, il n'est pas resté pierre
sur pierre, pas une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre
; mais nous avons été bien vengés, car les Abares
en ont fait autant dans une baronnie voisine qui appartenait à un
seigneur bulgare. >>
A ce discours,
Candide s'évanouit encore ; mais revenu à soi, et ayant dit
tout ce qu'il devait dire, il s'enquit de la cause et de l'effet, et de
la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux état.
<< Hélas ! dit l'autre, c'est l'amour ; l'amour, le consolateur
du genre humain, le conservateur de l'univers, l'âme de tous les
êtres sensibles, le tendre amour. -- Hélas ! dit Candide,
je l'ai connu, cet amour, ce souverain des coeurs, cette âme de notre
âme ; il ne m'a jamais valu qu'un baiser et vingt coups de pied au
cul. Comment cette belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si
abominable ? >>
Pangloss répondit
en ces termes : << O mon cher Candide ! vous avez connu Paquette,
cette jolie suivante de notre auguste baronne ; j'ai goûté
dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments
d'enfer dont vous me voyez dévoré ; elle en était
infectée, elle en est peut-être morte. Paquette tenait ce
présent d'un cordelier très savant, qui avait remonté
à la source ; car il l'avait eue d'une vieille comtesse, qui l'avait
reçue d'un capitaine de cavalerie, qui la devait à une marquise,
qui la tenait d'un page, qui l'avait reçue d'un jésuite,
qui, étant novice, l'avait eue en droite ligne d'un des compagnons
de Christophe Colomb. Pour moi, je ne la donnerai à personne, car
je me meurs.
-- Ô
Pangloss ! s'écria Candide, voilà une étrange généalogie
! n'est-ce pas le diable qui en fut la souche ? -- Point du tout, répliqua
ce grand homme ; c'était une chose indispensable dans le meilleur
des mondes, un ingrédient nécessaire ; car si Colomb n'avait
pas attrapé, dans une île de l'Amérique, cette maladie
qui empoisonne la source de la génération, qui souvent même
empêche la génération, et qui est évidemment
l'opposé du grand but de la nature, nous n'aurions ni le chocolat
ni la cochenille ; il faut encore observer que jusqu'aujourdh'ui, dans
notre continent, cette maladie nous est particulière, comme la controverse.
Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonais,
ne la connaissent pas encore ; mais il y a une raison suffisante pour qu'ils
la connaissent à leur tour dans quelques siècles. En attendant,
elle a fait un merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces
grandes armées composées d'honnêtes stipendiaires,
bien élevés, qui décident du destin des États
; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en bataille
rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ
vingt mille vérolés de chaque côté.
-- Voilà
qui est admirable, dit Candide, mais il faut vous faire guérir.
-- Et comment le puis-je ? dit Pangloss ; je n'ai pas le sou, mon ami ;
et dans toute l'étendue de ce globe, on ne peut ni se faire saigner
ni prendre un lavement sans payer, ou sans qu'il y ait quelqu'un qui paye
pour nous. >>
Ce dernier discours
détermina Candide ; il alla se jeter aux pieds de son charitable
anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si touchante de l'état
où son ami était réduit que le bonhomme n'hésita
pas à recueillir le docteur Pangloss ; il le fit guérir à
ses dépens. Pangloss, dans la cure, ne perdit qu'un oeil et une
oreille. Il écrivait bien et savait parfaitement l'arithmétique.
L'anabaptiste Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de deux mois,
étant obligé d'aller à Lisbonne pour les affaires
de son commerce, il mena dans son vaisseau ses deux philosophes. Pangloss
lui expliqua comment tout était on ne peut mieux. Jacques n'était
pas de cet avis. << Il faut bien, disait-il, que les hommes aient
un peu corrompu la nature, car ils ne sont point nés loups, et ils
sont devenus loups. Dieu ne leur a donné ni canon de vingt-quatre
ni baïonnettes, et ils se sont fait des baïonnettes et des canons
pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne de compte les banqueroutes,
et la justice qui s'empare des biens des banqueroutiers pour en frustrer
les créanciers. -- Tout cela était indispensable, répliquait
le docteur borgne, et les malheurs particuliers font le bien général,
de sorte que plus il y a de malheurs particuliers, et plus tout est bien.
>> Tandis qu'il raisonnait, l'air s'obscurcit, les vents soufflèrent
des quatre coins du monde et le vaisseau fut assailli de la plus horrible
tempête à la vue du port de Lisbonne.
CHAPITRE CINQUIÈME
TEMPÊTE, NAUFRAGE, TREMBLEMENT
DE TERRE, ET CE QUI ADVINT DU DOCTEUR PANGLOSS, DE CANDIDE ET DE L'ANABAPTISTE
JACQUES
La moitié
des passagers, affaiblis, expirants de ces angoisses inconcevables que
le roulis d'un vaisseau porte dans les nerfs et dans toutes les humeurs
du corps agitées en sens contraire, n'avait pas même la force
de s'inquiéter du danger. L'autre moitié jetait des cris
et faisait des prières ; les voiles étaient déchirées,
les mâts brisés, le vaisseau entrouvert. Travaillait qui pouvait,
personne ne s'entendait, personne ne commandait. L'anabaptiste aidait un
peu à la manoeuvre ; il était sur le tillac ; un matelot
furieux le frappe rudement et l'étend sur les planches ; mais du
coup qu'il lui donna il eut lui-même une si violente secousse qu'il
tomba hors du vaisseau la tête la première. Il restait suspendu
et accroché à une partie de mât rompue. Le bon Jacques
court à son secours, l'aide à remonter, et de l'effort qu'il
fit il est précipité dans la mer à la vue du matelot,
qui le laissa périr, sans daigner seulement le regarder. Candide
approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment et qui est
englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la mer ; le
philosophe Pangloss l'en empêche, en lui prouvant que la rade de
Lisbonne avait été formée exprès pour que cet
anabaptiste s'y noyât. Tandis qu'il le prouvait a priori, le vaisseau
s'entrouvre, tout périt à la réserve de Pangloss,
de Candide, et de ce brutal de matelot qui avait noyé le vertueux
anabaptiste ; le coquin nagea heureusement jusqu'au rivage où Pangloss
et Candide furent portés sur une planche.
Quand ils furent
revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne ; il leur
restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de
la faim après avoir échappé à la tempête.
À peine
ont-ils mis le pied dans la ville en pleurant la mort de leur bienfaiteur,
qu'ils sentent la terre trembler sous leurs pas ; la mer s'élève
en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à
l'ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et
les places publiques ; les maisons s'écroulent, les toits sont renversés
sur les fondements, et les fondements se dispersent ; trente mille habitants
de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines,
Le matelot disait en sifflant et en jurant : << Il y aura quelque
chose à gagner ici. -- Quelle peut être la raison suffisante
de ce phénomène ? disait Pangloss. -- Voici le dernier jour
du monde ! >> s'écriait Candide. Le matelot court incontinent au
milieu des débris, affronte la mort pour trouver de l'argent, en
trouve, s'en empare, s'enivre, et, ayant cuvé son vin, achète
les faveurs de la première fille de bonne volonté qu'il rencontre
sur les ruines des maisons détruites et au milieu des mourants et
des morts. Pangloss le tirait cependant par la manche. << Mon ami,
lui disait-il, cela n'est pas bien, vous manquez à la raison universelle,
vous prenez mal votre temps. -- Tête et sang ! répondit l'autre,
je suis matelot et né à Batavia ; j'ai marché quatre
fois sur le crucifix dans quatre voyages au Japon ; tu as bien trouvé
ton homme avec ta raison universelle ! >>
Quelques éclats
de pierre avaient blessé Candide ; il était étendu
dans la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss :
<< Hélas ! procure-moi un peu de vin et d'huile ; je me meurs.
-- Ce tremblement de terre n'est pas une chose nouvelle, répondit
Pangloss ; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses en
Amérique l'année passée ; même causes, même
effets : il y a certainement une traînée de soufre sous terre
depuis Lima jusqu'à Lisbonne. -- Rien n'est plus probable, dit Candide
; mais, pour Dieu, un peu d'huile et de vin. -- Comment, probable ? répliqua
le philosophe ; je soutiens que la chose est démontrée. >>
Candide perdit connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d'eau d'une
fontaine voisine.
Le lendemain,
ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant à
travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs
forces. Ensuite, ils travaillèrent comme les autres à soulager
les habitants échappés à la mort. Quelques citoyens
secourus par eux leur donnèrent un aussi bon dîner qu'on le
pouvait dans un tel désastre. Il est vrai que le repas était
triste ; les convives arrosaient leur pain de leurs larmes ; mais Pangloss
les consola en les assurant que les choses ne pouvaient être autrement
: << Car, dit-il, tout ceci est ce qu'il y a de mieux. Car, s'il
y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs. Car
il est impossible que les choses ne soient pas où elles sont. Car
tout est bien. >>
Un petit homme
noir, familier de l'Inquisition, lequel était à côté
de lui, prit poliment la parole et dit : << Apparemment que monsieur
ne croit pas au péché originel ; car, si tout est au mieux,
il n'y a donc eu ni chute ni punition.
-- Je
demande très humblement pardon à Votre Excellence, répondit
Pangloss encore plus poliment, car la chute de l'homme et la malédiction
entraient nécessairement dans le meilleur des mondes possibles.
-- Monsieur ne croit donc pas à la liberté ? dit le familier.
-- Votre Excellence m'excusera, dit Pangloss ; la liberté peut subsister
avec la nécessité absolue ; car il était nécessaire
que nous fussions libres ; car enfin la volonté déterminée...
>> Pangloss était au milieu de sa phrase, quand le familier fit
un signe de tête à son estafier qui lui servait à boire
du vin de Porto, ou d'Oporto.

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