CHAPITRE SEIZIÈME
CE QUI ADVINT AUX DEUX VOYAGEURS
AVEC DEUX FILLES, DEUX SINGES ET LES SAUVAGES NOMMÉS OREILLONS
Candide et son
valet furent au-delà des barrières, et personne ne savait
encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant Cacambo
avait eu soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de jambon, de
fruits et de quelques mesures de vin. Ils s'enfoncèrent avec leurs
chevaux andalous dans un pays inconnu, où ils ne découvrirent
aucune route. Enfin une belle prairie entrecoupée de ruisseaux se
présenta devant eux. Nos deux voyageurs font repaître leurs
montures. Cacambo propose à son maître de manger, et lui en
donne l'exemple. << Comment veux-tu, disait Candide, que je mange
du jambon, quand j'ai tué le fils de monsieur le baron, et que je
me vois condamné à ne revoir la belle Cunégonde de
ma vie ? à quoi me servira de prolonger mes misérables jours,
puisque je dois les traîner loin d'elle dans les remords et dans
le désespoir ? et que dira le journal de Trévoux ? >>
En parlant ainsi,
il ne laissait pas de manger. Le soleil se couchait. Les deux égarés
entendirent quelques petits cris qui paraissaient poussés par des
femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur ou de joie
; mais ils se levèrent précipitamment avec cette inquiétude
et cette alarme que tout inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs partaient
de deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord
de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les
fesses. Candide fut touché de pitié ; il avait appris à
tirer chez les Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un buisson
sans toucher aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups,
tire, et tue les deux singes. << Dieu soit loué, mon cher
Cacambo ! j'ai délivré d'un grand péril ces deux pauvres
créatures ; si j'ai commis un péché en tuant un inquisiteur
et un jésuite, je l'ai bien réparé en sauvant la vie
à deux filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition,
et cette aventure nous peut procurer de très grands avantages dans
le pays. >>
Il allait continuer,
mais sa langue devint percluse quand il vit ces deux filles embrasser tendrement
les deux singes, fondre en larmes sur leurs corps et remplir l'air des
cris les plus douloureux. << Je ne m'attendais pas à tant
de bonté d'âme >>, dit-il enfin à Cacambo ; lequel
lui répliqua : << Vous avez fait là un beau chef-d'oeuvre,
mon maître ; vous avez tué les deux amants de ces demoiselles.
-- Leurs amants ! serait-il possible ? vous vous moquez de moi, Cacambo
; le moyen de vous croire ? -- Mon cher maître, reprit Cacambo, vous
êtes toujours étonné de tout ; pourquoi trouvez-vous
si étrange que dans quelques pays il y ait des singes qui obtiennent
les bonnes grâces des dames ? Ils sont des quarts d'hommes, comme
je suis un quart d'Espagnol. -- Hélas ! reprit Candide, je me souviens
d'avoir entendu dire à maître Pangloss qu'autrefois pareils
accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient
produit des égipans, des faunes, des satyres ; que plusieurs grands
personnages de l'antiquité en avaient vu ; mais je prenais cela
pour des fables. -- Vous devez être convaincu à présent,
dit Cacambo, que c'est une vérité, et vous voyez comment
en usent les personnes qui n'ont pas reçu une certaine éducation
; tout ce que je crains, c'est que ces dames ne nous fassent quelque méchante
affaire. >>
Ces réflexions
solides engagèrent Candide à quitter la prairie et à
s'enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo ; et tous deux, après
avoir maudit l'inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buenos-Ayres et
le baron, s'endormirent sur de la mousse. À leur réveil,
ils sentirent qu'ils ne pouvaient remuer ; la raison en était que
pendant la nuit les Oreillons, habitants du pays, à qui les deux
dames les avaient dénoncés, les avaient garrottés
avec des cordes d'écorce d'arbre. Ils étaient entourés
d'une cinquantaine d'Oreillons tout nus, armés de flèches,
de massues et de haches de caillou : les uns faisaient bouillir une grande
chaudière ; les autres préparaient des broches, et tous criaient
: << C'est un jésuite, c'est un jésuite ! nous serons
vengés, et nous ferons bonne chère ; mangeons du jésuite,
mangeons du jésuite ! >>
<< Je
vous l'avais bien dit, mon cher maître, s'écria tristement
Cacambo, que ces deux filles nous joueraient d'un mauvais tour. >> Candide,
apercevant la chaudière et les broches, s'écria : <<
Nous allons certainement être rôtis ou bouillis. Ah ! que dirait
maître Pangloss, s'il voyait comme la pure nature est faite ? Tout
est bien ; soit, mais j'avoue qu'il est bien cruel d'avoir perdu Mlle Cunégonde
et d'être mis à la broche par des Oreillons >> Cacambo ne
perdait jamais la tête. << Ne désespérez de rien,
dit-il au désolé Candide ; j'entends un peu le jargon de
ces peuples, je vais leur parler. -- Ne manquez pas, dit Candide, de leur
représenter quelle est l'inhumanité affreuse de faire cuire
des hommes, et combien cela est peu chrétien. >>
<< Messieurs,
dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd'hui un jésuite : c'est
très bien fait ; rien n'est plus juste que de traiter ainsi ses
ennemis. En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre prochain,
et c'est ainsi qu'on en agit dans toute la terre. Si nous n'usons pas du
droit de le manger, c'est que nous avons d'ailleurs de quoi faire bonne
chère ; mais vous n'avez pas les mêmes ressources que nous
; certainement il vaut mieux manger ses ennemis que d'abandonner aux corbeaux
et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais, messieurs, vous ne voudriez
pas manger vos amis. Vous croyez aller mettre un jésuite en broche,
et c'est votre défenseur, c'est l'ennemi de vos ennemis que vous
allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre pays ; monsieur
que vous voyez est mon maître, et, bien loin d'être jésuite,
il vient de tuer un jésuite, il en porte les dépouilles :
voilà le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce
que je vous dis, prenez sa robe, portez-la à la première
barrière du royaume de Los Padres ; informez-vous si mon maître
n'a pas tué un officier jésuite. Il vous faudra peu de temps
; vous pourrez toujours nous manger si vous trouvez que je vous ai menti.
Mais, si je vous ai dit la vérité, vous connaissez trop les
principes du droit public, les moeurs et les lois, pour ne nous pas faire
grâce. >>
Les Oreillons
trouvèrent ce discours très raisonnable ; ils députèrent
deux notables pour aller en diligence s'informer de la vérité
; les deux députés s'acquittèrent de leur commission
en gens d'esprit, et revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles.
Les Oreillons délièrent leurs deux prisonniers, leur firent
toutes sortes de civilités, leur offrirent des filles, leur donnèrent
des rafraîchissements, et les reconduisirent jusqu'aux confins de
leurs États, en criant avec allégresse : << Il n'est
point jésuite, il n'est point jésuite ! >>
Candide ne se
lassait point d'admirer le sujet de sa délivrance. << Quel
peuple ! disait-il, quels hommes ! quelles moeurs ! Si je n'avais pas eu
le bonheur de donner un grand coup d'épée au travers du corps
du frère de Mlle Cunégonde, j'étais mangé sans
rémission. Mais, après tout, la pure nature est bonne, puisque
ces gens-ci, au lieu de me manger, m'ont fait mille honnêtetés
dès qu'ils ont su que je n'étais pas jésuite. >>
CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
ARRIVÉE DE CANDIDE ET
DE SON VALET AU PAYS D'ELDORADO, ET CE QU'ILS Y VIRENT
Quand ils furent
aux frontières des Oreillons : << Vous voyez, dit Cacambo
à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux
que l'autre : croyez-moi, retournons en Europe par le plus court. -- Comment
y retourner ? dit Candide, et où aller ? Si je vais dans mon pays,
les Bulgares et les Abares y égorgent tout ; si je retourne en Portugal,
j'y suis brûlé ; si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons
à tout moment d'être mis en broche. Mais comment se résoudre
à quitter la partie du monde que Mlle Cunégonde habite ?
-- Tournons
vers la Cayenne, dit Cacambo : nous y trouverons des Français, qui
vont par tout le monde ; ils pourront nous aider. Dieu aura peut-être
pitié de nous. >>
Il n'était
pas facile d'aller à la Cayenne : ils savaient bien à peu
près de quel côté il fallait marcher ; mais des montagnes,
des fleuves, des précipices, des brigands, des sauvages, étaient
partout de terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de fatigue ; leurs
provisions furent consumées ; ils se nourrirent un mois entier de
fruits sauvages, et se trouvèrent enfin auprès d'une petite
rivière bordée de cocotiers, qui soutinrent leur vie et leurs
espérances.
Cacambo, qui
donnait toujours d'aussi bons conseils que la vieille, dit à Candide
: << Nous n'en pouvons plus, nous avons assez marché ; j'aperçois
un canot vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans cette
petite barque, laissons-nous aller au courant ; une rivière mène
toujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas
des choses agréables, nous trouverons du moins des choses nouvelles.
-- Allons, dit Candide, recommandons-nous à la Providence. >>
Ils voguèrent
quelques lieues entre des bords tantôt fleuris, tantôt arides,
tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s'élargissait
toujours ; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables
qui s'élevaient jusqu'au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse
de s'abandonner aux flots sous cette voûte. Le fleuve, resserré
en cet endroit, les porta avec une rapidité et un bruit horrible.
Au bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour ; mais leur canot se
fracassa contre les écueils ; il fallut se traîner de rocher
en rocher pendant une lieue entière ; enfin ils découvrirent
un horizon immense, bordé de montagnes inaccessibles. Le pays était
cultivé pour le plaisir comme pour le besoin ; partout l'utile était
agréable. Les chemins étaient couverts ou plutôt ornés
de voitures d'une forme et d'une matière brillante, portant des
hommes et des femmes d'une beauté singulière, traînés
rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus
beaux chevaux d'Andalousie, de Tétuan et de Méquinez.
<< Voilà
pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Westphalie. >> Il
mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu'il
rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts d'or tout
déchirés, jouaient au palet à l'entrée du bourg
; nos deux hommes de l'autre monde s'amusèrent à les regarder
: leurs palets étaient d'assez larges pièces rondes, jaunes,
rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il prit envie aux
voyageurs d'en ramasser quelques-uns ; c'était de l'or, c'était
des émeraudes, des rubis, dont le moindre aurait été
le plus grand ornement du trône du Mogol. << Sans doute, dit
Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit palet.
>> Le magister du village parut dans ce moment pour les faire rentrer à
l'école. << Voilà, dit Candide, le précepteur
de la famille royale. >>
Les petits gueux
quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs
palets et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide
les ramasse, court au précepteur, et les lui présente humblement,
lui faisant entendre par signes que Leurs Altesses Royales avaient oublié
leur où et leurs pierreries. Le magister du village, en souriant,
les jeta par terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup
de surprise, et continua son chemin.
Les voyageurs
ne manquèrent pas de ramasser l'or, les rubis et les émeraudes.
<< Où sommes-nous ? s'écria Candide ; il faut que les
enfants des rois de ce pays soient bien élevés, puisqu'on
leur apprend à mépriser l'or et les pierreries. >> Cacambo
était aussi surpris que Candide. Ils approchèrent enfin de
la première maison du village ; elle était bâtie comme
un palais d'Europe. Une foule de monde s'empressait à la porte,
et encore plus dans le logis. Une musique très agréable se
faisait entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se faisait
sentir. Cacambo s'approcha de la porte, et entendit qu'on parlait péruvien
; c'était sa langue maternelle : car tout le monde sait que Cacambo
était né au Tucuman, dans un village où l'on ne connaissait
que cette langue. << Je vous servirai d'interprète, dit-il
à Candide ; entrons, c'est ici un cabaret. >> Aussitôt deux
garçons et deux filles de l'hôtellerie, vêtus de drap
d'or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à
se mettre à la table de l'hôte. On servit quatre potages garnis
chacun de deux perroquets, un contour bouilli qui pesait deux cents livres,
deux singes rôtis d'un goût excellent, trois cents colibris
dans un plat, et six cents oiseaux-mouches dans un autre ; des ragoûts
exquis, des pâtisseries délicieuses ; le tout dans des plats
d'une espèce de cristal de roche. Les garçons et les filles
de l'hôtellerie versaient plusieurs liqueurs faites de canne de sucre.
Les convives
étaient pour la plupart des marchands et des voituriers, tous d'une
politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo
avec la discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent
aux siennes d'une manière à le satisfaire.
Quand le repas
fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer son écot en
jetant sur la table de l'hôte deux de ces larges pièces d'or
qu'il avait ramassées ; l'hôte et l'hôtesse éclatèrent
de rire, et se tinrent longtemps les côtés. Enfin ils se remirent
: << Messieurs, dit l'hôte, nous voyons bien que vous êtes
des étrangers ; nous ne sommes pas accoutumés à en
voir. Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire quand vous nous
avez offert en payement les cailloux de nos grands chemins. Vous n'avez
pas sans doute de la monnaie du pays, mais il n'est pas nécessaire
d'en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries établies
pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernement.
Vous avez fait mauvaise chère ici, parce que c'est un pauvre village
; mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez
de l'être. >> Cacambo expliquait à Candide tous les discours
de l'hôte, et Candide les écoutait avec la même admiration
et le même égarement que son ami Cacambo les rendait. <<
Quel est donc ce pays, disaient-ils l'un et l'autre, inconnu à tout
le reste de la terre, et où toute la nature est d'une espèce
si différente de la nôtre ? C'est probablement le pays où
tout va bien ; car il faut absolument qu'il y en ait de cette espèce.
Et, quoi qu'en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu
que tout allait assez mal en Westphalie. >>
CHAPITRE DIX-HUITIÈME
CE QU'ILS VIRENT DANS LE PAYS
D'ELDORADO
Cacambo témoigna
à son hôte toute sa curiosité ; l'hôte lui dit
: << Je suis fort ignorant, et je m'en trouve bien ; mais nous avons
ici un vieillard retiré de la cour, qui est le plus savant homme
du royaume, et le plus communicatif. Aussitôt il mène Cacambo
chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le second personnage, et
accompagnait son valet. Ils entrèrent dans une maison fort simple,
car la porte n'était que d'argent, et les lambris des appartements
n'étaient que d'or, mais travaillés avec tant de goût
que les plus riches lambris ne l'effaçaient pas. L'antichambre n'était
à la vérité incrustée que de rubis et d'émeraudes
; mais l'ordre dans lequel tout était arrangé réparait
bien cette extrême simplicité.
Le vieillard
reçut les deux étrangers sur un sopha matelassé de
plumes de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases
de diamant ; après quoi il satisfit à leur curiosité
en ces termes :
<< Je
suis âgé de cent soixante et douze ans, et j'ai appris de
feu mon père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions
du Pérou dont il avait été témoin. Le royaume
où nous sommes est l'ancienne patrie des Incas, qui en sortirent
très imprudemment pour aller subjuguer une partie du monde, et qui
furent enfin détruits par les Espagnols.
<< Les
princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent
plus sages ; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu'aucun
habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume ; et c'est ce qui nous
a conservé notre innocence et notre félicité. Les
Espagnols ont eu une connaissance confuse de ce pays, ils l'ont appelé
El Dorado, et un Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même
approché il y a environ cent années ; mais, comme nous sommes
entourés de rochers inabordables et de précipices, nous avons
toujours été jusqu'à présent à l'abri
de la rapacité des nations de l'Europe, qui ont une fureur inconcevable
pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, pour en avoir,
nous tueraient tous jusqu'au dernier. >>
La conversation
fut longue ; elle roula sur la forme du gouvernement, sur les moeurs, sur
les femmes, sur les spectacles publics, sur les arts. Enfin Candide, qui
avait toujours du goût pour la métaphysique, fit demander
par Cacambo si dans le pays il y avait une religion.
Le vieillard
rougit un peu. << Comment donc, dit-il, en pouvez-vous douter ? Est-ce
que vous nous prenez pour des ingrats ? >> Cacambo demanda humblement quelle
était la religion d'Eldorado. Le vieillard rougit encore. <<
Est-ce qu'il peut y avoir deux religions ? dit-il ; nous avons, je crois,
la religion de tout le monde : nous adorons Dieu du soir jusqu'au matin.
-- N'adorez-vous qu'un seul Dieu ? dit Cacambo, qui servait toujours d'interprète
aux doutes de Candide. -- Apparemment, dit le vieillard, qu'il n'y en a
ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue que les gens de votre monde
font des questions bien singulières. >> Candide ne se lassait pas
de faire interroger ce bon vieillard ; il voulut savoir comment on priait
Dieu dans l'Eldorado. << Nous ne le prions point, dit le bon et respectable
sage ; nous n'avons rien à lui demander ; il nous a donné
tout ce qu'il nous faut ; nous le remercions sans cesse. >> Candide eut
la curiosité de voir des prêtres ; il fit demander où
ils étaient. Le bon vieillard sourit. << Mes amis, dit-il,
nous sommes tous prêtres ; le roi et tous les chefs de famille chantent
des cantiques d'actions de grâces solennellement tous les matins
; et cinq ou six mille musiciens les accompagnent.
-- Quoi
! vous n'avez point de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent,
qui cabalent, et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur
avis ? -- Il faudrait que nous fussions fous, dit le vieillard ; nous sommes
tous ici du même avis, et nous n'entendons pas ce que vous voulez
dire avec vos moines. >> Candide à tous ces discours demeurait en
extase, et disait en lui-même : << Ceci est bien différent
de la Westphalie et du château de monsieur le baron : si notre ami
Pangloss avait vu Eldorado, il n'aurait plus dit que le château de
Thunder-ten-tronckh était ce qu'il y avait de mieux sur la terre
; il est certain qu'il faut voyager. >>
Après
cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un carrosse à
six moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux voyageurs pour
les conduire à la cour : << Excusez-moi, leur dit-il, si mon
âge me prive de l'honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra
d'une manière dont vous ne serez pas mécontents, et vous
pardonnerez sans doute aux usages du pays s'il y en a quelques-uns qui
vous déplaisent. >>
Candide et Cacambo
montent en carrosse ; les six moutons volaient, et en moins de quatre heures
on arriva au palais du roi, situé à un bout de la capitale.
Le portail était de deux cent vingt pieds de haut et de cent de
large ; il est impossible d'exprimer quelle en était la matière.
On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait
avoir sur ces cailloux et sur ce sable que nous nommons où et pierreries.
Vingt belles
filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente
du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d'un
tissu de duvet de colibri ; après quoi les grands officiers et les
grandes officières de la couronne les menèrent à l'appartement
de Sa Majesté, au milieu de deux files chacune de mille musiciens,
selon l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône,
Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s'y prendre
pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à genoux ou ventre
à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière
; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle
était la cérémonie. << L'usage, dit le grand
officier, est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés.
>> Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui
les reçut avec toute la grâce imaginable et qui les pria poliment
à souper.
En attendant,
on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés
jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les
fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau rose, celles de liqueurs de canne
de sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places, pavées
d'une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable
à celle du gérofle et de la cannelle. Candide demanda à
voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu'il n'y en avait point,
et qu'on ne plaidait jamais. Il s'informa s'il y avait des prisons, et
on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus
de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie
de deux mille pas, toute pleine d'instruments de mathématique et
de physique.
Après
avoir parcouru, toute l'après-dînée, à peu près
la millième partie de la ville, on les ramena chez le roi. Candide
se mit à table entre Sa Majesté, son valet Cacambo et plusieurs
dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et jamais on n'eut plus
d'esprit à souper qu'en eut Sa Majesté. Cacambo expliquait
les bons mots du roi à Candide, et quoique traduits, ils paraissaient
toujours des bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce n'était
pas ce qui l'étonna le moins.
Ils passèrent
un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à Cacambo :
<< Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où
je suis né ne vaut pas le pays où nous sommes ; mais enfin
Mlle Cunégonde n'y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse
en Europe. Si nous restons ici, nous n'y serons que comme les autres ;
au lieu que si nous retournons dans notre monde seulement avec douze moutons
chargés de cailloux d'Eldorado, nous serons plus riches que tous
les rois ensemble, nous n'aurons plus d'inquisiteurs à craindre,
et nous pourrons aisément reprendre Mlle Cunégonde. >>
Ce discours
plut à Cacambo : on aime tant à courir, à se faire
valoir chez les siens, à faire parade de ce qu'on a vu dans ses
voyages, que les deux heureux résolurent de ne plus l'être
et de demander leur congé à Sa Majesté.
<< Vous
faites une sottise, leur dit le roi ; je sais bien que mon pays est peu
de chose ; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y rester
; je n'ai pas assurément le droit de retenir des étrangers
; c'est une tyrannie qui n'est ni dans nos moeurs, ni dans nos lois : tous
les hommes sont libres ; partez quand vous voudrez, mais la sortie est
bien difficile. Il est impossible de remonter la rivière rapide
sur laquelle vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous
des voûtes de rochers. Les montagnes qui entourent tout mon royaume
ont dix mille pieds de hauteur, et sont droites comme des murailles ; elles
occupent chacune en largeur un espace de plus de dix lieues ; on ne peut
en descendre que par des précipices. Cependant, puisque vous voulez
absolument partir, je vais donner ordre aux intendants des machines d'en
faire une qui puisse vous transporter commodément. Quand on vous
aura conduits au revers des montagnes, personne ne pourra vous accompagner
; car mes sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur enceinte, et
ils sont trop sages pour rompre leur voeu. Demandez-moi d'ailleurs tout
ce qu'il vous plaira. -- Nous ne demandons à Votre Majesté,
dit Cacambo, que quelques moutons chargés de vivres, de cailloux,
et de la boue du pays. >> Le roi rit. << Je ne conçois pas,
dit-il, quel goût vos gens d'Europe ont pour notre boue jaune ; mais
emportez-en tant que vous voudrez, et grand bien vous fasse. >>
Il donna l'ordre
sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine pour guinder
ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois mille bons physiciens
y travaillèrent ; elle fut prête au bout de quinze jours,
et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling, monnaie
du pays. On mit sur la machine Candide et Cacambo ; il y avait deux grands
moutons rouges sellés et bridés pour leur servir de monture
quand ils auraient franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés
de vivres, trente qui portaient des présents de ce que le pays a
de plus curieux, et cinquante chargés d'or, de pierreries et de
diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.
Ce fut un beau
spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse
dont ils furent hissés, eux et leurs moutons, au haut des montagnes.
Les physiciens prirent congé d'eux après les avoir mis en
sûreté, et Candide n'eut plus d'autre désir et d'autre
objet que d'aller présenter ses moutons à Mlle Cunégonde.
<< Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de Buenos-Ayres,
si Mlle Cunégonde peut être mise à prix. Marchons vers
la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons ensuite quel royaume nous
pourrons acheter. >>
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
CE QUI LEUR ARRIVA À
SURINAM, ET COMMENT CANDIDE FIT CONNAISSANCE AVEC MARTIN
La première
journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils étaient
encouragés par l'idée de se voir possesseur de plus de trésors
que l'Asie, l'Europe et l'Afrique n'en pouvaient rassembler. Candide, transporté,
écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. À la seconde
journée deux de leurs moutons s'enfoncèrent dans des marais,
et y furent abîmés avec leurs charges ; deux autres moutons
moururent de fatigue quelques jours après ; sept ou huit périrent
ensuite de faim dans un désert ; d'autres tombèrent au bout
de quelques jours dans des précipices. Enfin, après cent
jours de marche, il ne leur resta que deux moutons. Candide dit à
Cacambo : << Mon ami, vous voyez comme les richesses de ce monde
sont périssables ; il n'y a rien de solide que la vertu et le bonheur
de revoir Mlle Cunégonde. -- Je l'avoue, dit Cacambo ; mais il nous
reste encore deux moutons avec plus de trésors que n'en aura jamais
le roi d'Espagne, et je vois de loin une ville que je soupçonne
être Surinam, appartenant aux Hollandais. Nous sommes au bout de
nos peines et au commencement de notre félicité. >>
En approchant
de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par
terre, n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire
d'un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme
la jambe gauche et la main droite. << Eh, mon Dieu ! lui dit Candide
en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l'état horrible
où je te vois ? -- J'attends mon maître, M. Vanderdendur,
le fameux négociant, répondit le nègre. -- Est-ce
M. Vanderdendur, dit Candide, qui t'a traité ainsi ? -- Oui, monsieur,
dit le nègre, c'est l'usage. On nous donne un caleçon de
toile pour tout vêtement deux fois l'année. Quand nous travaillons
aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la
main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis
trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez
du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus
patagons sur la côte de Guinée, elle me disait : " Mon cher
enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront
vivre heureux, tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs les
blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta
mère. " Hélas ! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune,
mais ils n'ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets
sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais
qui m'ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants
d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais
si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains.
Or vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière
plus horrible.
-- Ô
Pangloss ! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette abomination
; c'en est fait, il faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme.
-- Qu'est-ce qu'optimisme ? disait Cacambo. -- Hélas ! dit Candide,
c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. >> Et il
versait des larmes en regardant son nègre, et en pleurant il entra
dans Surinam.
La première
chose dont ils s'informent, c'est s'il n'y a point au port quelque vaisseau
qu'on pût envoyer à Buenos-Ayres. Celui à qui ils s'adressèrent
était justement un patron espagnol, qui s'offrit à faire
avec eux un marché honnête. Il leur donna rendez-vous dans
un cabaret. Candide et le fidèle Cacambo allèrent l'y attendre
avec leurs deux moutons.
Candide, qui
avait le coeur sur les lèvres, conta à l'Espagnol toutes
ses aventures, et lui avoua qu'il voulait enlever Mlle Cunégonde.
<< Je me garderai bien de vous passer à Buenos-Ayres, dit
le patron : je serais pendu et vous aussi. La belle Cunégonde est
la maîtresse favorite de monseigneur. >> Ce fut un coup de foudre
pour Candide ; il pleura longtemps ; enfin il tira à part Cacambo
: << Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu'il faut que tu fasses.
Nous avons chacun dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants
; tu es plus habile que moi ; va prendre Mlle Cunégonde à
Buenos-Ayres. Si le gouverneur fait quelques difficultés, donne-lui
un million ; s'il ne se rend pas, donne-lui-en deux ; tu n'as point tué
d'inquisiteur, on ne se défiera point de toi. J'équiperai
un autre vaisseau ; j'irai t'attendre à Venise ; c'est un pays libre
où l'on n'a rien à craindre ni des Bulgares, ni des Abares,
ni des Juifs, ni des inquisiteurs. >> Cacambo applaudit à cette
sage résolution. Il était au désespoir de se séparer
d'un bon maître, devenu son ami intime ; mais le plaisir de lui être
utile l'emporta sur la douleur de le quitter. Ils s'embrassèrent
en versant des larmes. Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne
vieille. Cacambo partit dès le jour même : c'était
un très bon homme que ce Cacambo.
Candide resta
encore quelque temps à Surinam, et attendit qu'un autre patron voulût
le mener en Italie, lui et les deux moutons qui lui restaient. Il prit
des domestiques, et acheta tout ce qui lui était nécessaire
pour un long voyage ; enfin M. Vanderdendur, maître d'un gros vaisseau,
vint se présenter à lui. << Combien voulez-vous, demanda-t-il
à cet homme, pour me mener en droiture à Venise, moi, mes
gens, mon bagage, et les deux moutons que voilà ? >> Le patron s'accorda
à dix mille piastres. Candide n'hésita pas.
<< Oh
! où ! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger
donne dix mille piastres tout d'un coup ! il faut qu'il soit bien riche.
>> Puis, revenant un moment après, il signifia qu'il ne pouvait
partir à moins de vingt mille. << Eh bien ! vous les aurez
>>, dit Candide.
<< Ouais
! se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille piastres aussi
aisément que dix mille. >> Il revint encore, et dit qu'il ne pouvait
le conduire à Venise à moins de trente mille piastres. <<
Vous en aurez donc trente mille >> répondit Candide.
<< Oh
! où ! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres
ne coûtent rien à cet homme-ci ; sans doute les deux moutons
portent des trésors immenses ; n'insistons pas davantage : faisons-nous
d'abord payer les trente mille piastres, et puis nous verrons. >> Candide
vendit deux petits diamants, dont le moindre valait plus que tout l'argent
que demandait le patron. Il le paya d'avance. Les deux moutons furent embarqués.
Candide suivait dans un petit bateau pour joindre le vaisseau à
la rade ; le patron prend son temps, met à la voile, démarre
; le vent le favorise. Candide, éperdu et stupéfait, le perd
bientôt de vue. << Hélas ! cria-t-il, voilà un
tour digne de l'ancien monde. >> Il retourne au rivage, abîmé
dans la douleur ; car enfin il avait perdu de quoi faire la fortune de
vingt monarques.
Il se transporte
chez le juge hollandais ; et comme il était un peu troublé,
il frappe rudement à la porte ; il entre, expose son aventure, et
crie un peu plus haut qu'il ne convenait. Le juge commença par lui
faire payer dix mille piastres pour le bruit qu'il avait fait. Ensuite
il l'écouta patiemment, lui promit d'examiner son affaire sitôt
que le marchand serait revenu, et se fit payer dix mille autres piastres
pour les frais de l'audience.
Ce procédé
acheva de désespérer Candide ; il avait à la vérité
essuyé des malheurs mille fois plus douloureux ; mais le sang-froid
du juge, et celui du patron dont il était volé, alluma sa
bile, et le plongea dans une noire mélancolie. La méchanceté
des hommes se présentait à son esprit dans toute sa laideur
; il ne se nourrissait que d'idées tristes. Enfin, un vaisseau français
étant sur le point de partir pour Bordeaux, comme il n'avait plus
de moutons chargés de diamants à embarquer, il loua une chambre
du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la ville qu'il payerait
le passage, la nourriture, et donnerait deux mille piastres à un
honnête homme qui voudrait faire le voyage avec lui, à condition
que cet homme serait le plus dégoûté de son état
et le plus malheureux de la province.
Il se présenta
une foule de prétendants qu'une flotte n'aurait pu contenir. Candide
voulant choisir entre les plus apparents, il distingua une vingtaine de
personnes qui lui paraissaient assez sociables, et qui toutes prétendaient
mériter la préférence. Il les assembla dans son cabaret,
et leur donna à souper, à condition que chacun ferait serment
de raconter fidèlement son histoire, promettant de choisir celui
qui lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus mécontent
de son état à plus juste titre, et de donner aux autres quelques
gratifications.
La séance
dura jusqu'à quatre heures du matin. Candide, en écoutant
toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la vieille
en allant à Buenos-Ayres, et de la gageure qu'elle avait faite,
qu'il n'y avait personne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé
de très grands malheurs. Il songeait à Pangloss à
chaque aventure qu'on lui contait, << Ce Pangloss, disait-il, serait
bien embarrassé à démontrer son système. Je
voudrais qu'il fût ici. Certainement, si tout va bien, c'est dans
Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. >> Enfin il se détermina
en faveur d'un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour les
libraires d'Amsterdam. Il jugea qu'il n'y avait point de métier
au monde dont on dût être plus dégoûté.
Ce savant, qui
était d'ailleurs un bon homme, avait été volé
par sa femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille qui s'était
fait enlever par un Portugais. Il venait d'être privé d'un
petit emploi duquel il subsistait ; et les prédicants de Surinam
le persécutaient parce qu'ils le prenaient pour un socinien. Il
faut avouer que les autres étaient pour le moins aussi malheureux
que lui ; mais Candide espérait que le savant le désennuierait
dans le voyage. Tous ses autres rivaux trouvèrent que Candide leur
faisait une grande injustice ; mais il les apaisa en leur donnant à
chacun cent piastres.
CHAPITRE VINGTIÈME
CE QUI ARRIVA SUR MER A CANDIDE
ET À MARTIN
Le vieux savant,
qui s'appelait Martin, s'embarqua donc pour Bordeaux avec Candide. L'un
et l'autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert ; et quand le vaisseau
aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le cap de Bonne-Espérance,
ils auraient eu de quoi s'entretenir du mal moral et du mal physique pendant
tout le voyage.
Cependant Candide
avait un grand avantage sur Martin, c'est qu'il espérait toujours
revoir Mlle Cunégonde, et que Martin n'avait rien à espérer
; de plus, il avait de l'or et des diamants ; et, quoiqu'il eût perdu
cent gros moutons rouges chargés des plus grands trésors
de la terre, quoiqu'il eût toujours sur le coeur la friponnerie du
patron hollandais, cependant, quand il songeait à ce qui lui restait
dans ses poches, et quand il parlait de Cunégonde, surtout à
la fin du repas, il penchait alors pour le système de Pangloss.
<< Mais
vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout cela ?
Quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique ? -- Monsieur,
répondit Martin, mes prêtres m'ont accusé d'être
socinien ; mais la vérité du fait est que je suis manichéen.
-- Vous vous moquez de moi, dit Candide, il n'y a plus de manichéens
dans le monde. -- Il y a moi, dit Martin ; je ne sais qu'y faire, mais
je ne peux penser autrement. -- Il faut que vous ayez le diable au corps,
dit Candide. -- Il se mêle si fort des affaires de ce monde, dit
Martin, qu'il pourrait bien être dans mon corps, comme partout ailleurs
; mais je vous avoue qu'en jetant la vue sur ce globe, ou plutôt
sur ce globule, je pense que Dieu l'a abandonné à quelque
être malfaisant ; j'en excepte toujours Eldorado. Je n'ai guère
vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville voisine, point
de famille qui ne voulût exterminer quelque autre famille. Partout
les faibles ont en exécration les puissants devant lesquels ils
rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux dont on vend
la laine et la chair. Un million d'assassins enrégimentés,
courant d'un bout de l'Europe à l'autre, exerce le meurtre et le
brigandage avec discipline pour gagner son pain, parce qu'il n'a pas de
métier plus honnête ; et dans les villes qui paraissent jouir
de la paix et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés
de plus d'envie, de soins et d'inquiétudes qu'une ville assiégée
n'éprouve de fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus
cruels que les misères publiques. En un mot, j'en ai tant vu, et
tant éprouvé, que je suis manichéen.
-- Il
y a pourtant du bon, répliquait Candide. -- Cela peut être,
disait Martin, mais je ne le connais pas. >>
Au milieu de
cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit redouble de moment
en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux vaisseaux qui
combattaient à la distance d'environ trois milles ; le vent les
amena l'un et l'autre si près du vaisseau français qu'on
eut le plaisir de voir le combat tout à son aise. Enfin l'un des
deux vaisseaux lâcha à l'autre une bordée si bas et
si juste qu'il le coula à fond. Candide et Martin aperçurent
distinctement une centaine d'hommes sur le tillac du vaisseau qui s'enfonçait
; ils levaient tous les mains au ciel et jetaient des clameurs effroyables
; en un moment tout fut englouti.
<< Eh
bien ! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les
autres. -- Il est vrai, dit Candide, qu'il y a quelque chose de diabolique
dans cette affaire. >> En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi
d'un rouge éclatant qui nageait auprès de son vaisseau. On
détacha la chaloupe pour voir ce que ce pouvait être : c'était
un de ses moutons. Candide eut plus de joie de retrouver ce mouton qu'il
n'avait été affligé d'en perdre cent tous chargés
de gros diamants d'Eldorado.
Le capitaine
français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau
submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau submergé
était un pirate hollandais ; c'était celui-là même
qui avait volé Candide. Les richesses immenses dont ce scélérat
s'était emparé furent ensevelies avec lui dans la mer, et
il n'y eut qu'un mouton de sauvé. << Vous voyez, dit Candide
à Martin, que le crime est puni quelquefois : ce coquin de patron
hollandais a eu le sort qu'il méritait. -- Oui, dit Martin, mais
fallait-il que les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent
aussi ? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres. >>
Cependant le
vaisseau français et l'espagnol continuèrent leur route,
et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent
quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi
avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient
des idées, ils se consolaient. Candide caressait son mouton. <<
Puisque je t'ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien retrouver Cunégonde.
>>

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