CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
CANDIDE ET MARTIN APPROCHENT
DES CÔTES DE FRANCE ET RAISONNENT
On aperçut
enfin les côtes de France. << Avez-vous jamais été
en France, monsieur Martin ? dit Candide. -- Oui, dit Martin, j'ai parcouru
plusieurs provinces. Il y en a où la moitié des habitants
est folle, quelques-unes où l'on est trop rusé, d'autres
où l'on est communément assez doux et assez bête, d'autres
où l'on fait le bel esprit ; et dans toutes, la principale occupation
est l'amour, la seconde de médire, et la troisième de dire
des sottises. -- Mais, monsieur Martin, avez-vous vu Paris ? -- Oui, j'ai
vu Paris ; il tient de toutes ces espèces-là ; c'est un chaos,
c'est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir, et où
presque personne ne le trouve, du moins à ce qu'il m'a paru. J'y
ai séjourné peu ; j'y fus volé, en arrivant, de tout
ce que j'avais, par des filous, à la foire Saint-Germain ; on me
prit moi-même pour un voleur, et je fus huit jours en prison ; après
quoi je me fis correcteur d'imprimerie pour gagner de quoi retourner à
pied en Hollande. Je connus la canaille écrivante, la canaille cabalante,
et la canaille convulsionnaire. On dit qu'il y a des gens fort polis dans
cette ville-là ; je le veux croire.
-- Pour
moi, je n'ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide ; vous
devinez aisément que, quand on a passé un mois dans Eldorado,
on ne se soucie plus de rien voir sur la terre que Mlle Cunégonde
; je vais l'attendre à Venise ; nous traverserons la France pour
aller en Italie ; ne m'accompagnerez-vous pas ? -- Très volontiers,
dit Martin ; on dit que Venise n'est bonne que pour les nobles Vénitiens,
mais que cependant on y reçoit très bien les étrangers
quand ils ont beaucoup d'argent ; je n'en ai point, vous en avez, je vous
suivrai partout. -- À propos, dit Candide, pensez-vous que la terre
ait été originairement une mer, comme on l'assure dans ce
gros livre qui appartient au capitaine du vaisseau ? -- Je n'en crois rien
du tout, dit Martin, non plus que de toutes les rêveries qu'on nous
débite depuis quelque temps. -- Mais à quelle fin ce monde
a-t-il donc été formé ? dit Candide. -- Pour nous
faire enrager, répondit Martin. -- N'êtes-vous pas bien étonné,
continua Candide, de l'amour que ces deux filles du pays des Oreillons
avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté l'aventure
? -- Point du tout, dit Martin ; je ne vois pas ce que cette passion a
d'étrange ; j'ai tant vu de choses extraordinaires, qu'il n'y a
plus rien d'extraordinaire. -- Croyez-vous, dit Candide, que les hommes
se soient toujours mutuellement massacrés comme ils font aujourd'hui
? qu'ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides,
ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands,
ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés,
fanatiques, hypocrites et sots ? -- Croyez-vous, dit Martin, que les éperviers
aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé
? -- Oui, sans doute, dit Candide. -- Eh bien ! dit Martin, si les éperviers
ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que
les hommes aient changé le leur ? -- Oh ! dit Candide, il y a bien
de la différence, car le libre arbitre... >> En raisonnant ainsi,
ils arrivèrent à Bordeaux.
CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
CE QUI ARRIVA EN FRANCE À
CANDIDE ET À MARTIN
Candide ne s'arrêta
dans Bordeaux qu'autant de temps qu'il en fallait pour vendre quelques
cailloux du Dorado, et pour s'accommoder d'une bonne chaise à deux
places ; car il ne pouvait plus se passer de son philosophe Martin. Il
fut seulement très fâché de se séparer de son
mouton, qu'il laissa à l'Académie des sciences de Bordeaux,
laquelle proposa pour le sujet du prix de cette année de trouver
pourquoi la laine de ce mouton était rouge ; et le prix fut adjugé
à un savant du Nord, qui démontra par A plus B, moins C,
divisé par Z, que le mouton devait être rouge, et mourir de
la clavelée.
Cependant tous
les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de la route lui disaient
: << Nous allons à Paris. >> Cet empressement général
lui donna enfin l'envie de voir cette capitale ; ce n'était pas
beaucoup se détourner du chemin de Venise.
Il entra par
le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus vilain village
de la Westphalie.
A peine Candide
fut-il dans son auberge qu'il fut attaqué d'une maladie légère
causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un diamant énorme,
et qu'on avait aperçu dans son équipage une cassette prodigieusement
pesante, il eut aussitôt auprès de lui deux médecins
qu'il n'avait pas mandés, quelques amis intimes qui ne le quittèrent
pas, et deux dévotes qui faisaient chauffer ses bouillons. Martin
disait : << Je me souviens d'avoir été malade aussi
à Paris dans mon premier voyage ; j'étais fort pauvre : aussi
n'eus-je ni amis, ni dévotes, ni médecins, et je guéris.
>>
Cependant, à
force de médecines et de saignées, la maladie de Candide
devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur
lui demander un billet payable au porteur pour l'autre monde ; Candide
n'en voulut rien faire. Les dévotes l'assurèrent que c'était
une nouvelle mode ; Candide répondit qu'il n'était point
homme à la mode. Martin voulut jeter l'habitué par les fenêtres.
Le clerc jura qu'on n'enterrerait point Candide. Martin jura qu'il enterrerait
le clerc s'il continuait à les importuner. La querelle s'échauffa
; Martin le prit par les épaules et le chassa rudement ; ce qui
causa un grand scandale, dont on fit un procès-verbal.
Candide guérit
; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie à
souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné
que jamais les as ne lui vinssent ; et Martin ne s'en étonnait pas.
Parmi ceux qui
lui faisaient les honneurs de la ville, il y avait un petit abbé
périgourdin, l'un de ces gens empressés, toujours alertes,
toujours serviables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent
les étrangers à leur passage, leur content l'histoire scandaleuse
de la ville, et leur offrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci
mena d'abord Candide et Martin à la comédie. On y jouait
une tragédie nouvelle. Candide se trouva placé auprès
de quelques beaux esprits. Cela ne l'empêcha pas de pleurer à
des scènes jouées parfaitement. Un des raisonneurs qui étaient
à ses côtés lui dit dans un entracte : << Vous
avez grand tort de pleurer : cette actrice est fort mauvaise ; l'acteur
qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore ; la pièce est
encore plus mauvaise que les acteurs ; l'auteur ne sait pas un mot d'arabe,
et cependant la scène est en Arabie ; et, de plus, c'est un homme
qui ne croit pas aux idées innées : je vous apporterai demain
vingt brochures contre lui. -- Monsieur, combien avez-vous de pièces
de théâtre en France ? >> dit Candide à l'abbé
; lequel répondit : << Cinq ou six mille. -- C'est beaucoup,
dit Candide ; combien y en a-t-il de bonnes ? -- Quinze ou seize, répliqua
l'autre. -- C'est beaucoup >>, dit Martin.
Candide fut
très content d'une actrice qui faisait la reine Élisabeth
dans une assez plate tragédie que l'on joue quelquefois. <<
Cette actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup ; elle a
un faux air de Mlle Cunégonde ; je serais bien aise de la saluer.
>> L'abbé périgourdin s'offrit à l'introduire chez
elle. Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était
l'étiquette, et comment on traitait en France les reines d'Angleterre.
<< Il faut distinguer, dit l'abbé ; en province, on les mène
au cabaret ; à Paris, on les respecte quand elles sont belles, et
on les jette à la voirie quand elles sont mortes. -- Des reines
à la voirie ! dit Candide. -- Oui vraiment, dit Martin ; monsieur
l'abbé a raison : j'étais à Paris quand Mlle Monime
passa, comme on dit, de cette vie à l'autre ; on lui refusa ce que
ces gens-ci appellent les honneurs de la sépulture, c'est-à-dire
de pourrir avec tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière
; elle fut enterrée toute seule de sa bande au coin de la rue de
Bourgogne ; ce qui dut lui faire une peine extrême, car elle pensait
très noblement. -- Cela est bien impoli, dit Candide. -- Que voulez-vous
? dit Martin ; ces gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions,
toutes les incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement,
dans les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette
drôle de nation. -- Est-il vrai qu'on rit toujours à Paris
? dit Candide. -- Oui, dit l'abbé, mais c'est en enrageant ; car
on s'y plaint de tout avec de grands éclats de rire ; et même
on y fait en riant les actions les plus détestables.
-- Quel
est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la pièce
où j'ai tant pleuré et des acteurs qui m'ont fait tant de
plaisir ? -- C'est un mal vivant, répondit l'abbé, qui gagne
sa vie à dire du mal de toutes les pièces et de tous les
livres ; il hait quiconque réussit, comme les eunuques haïssent
les jouissants : c'est un de ces serpents de la littérature qui
se nourrissent de fange et de venin ; c'est un folliculaire. -- Qu'appelez-vous
folliculaire ? dit Candide. -- C'est, dit l'abbé, un faiseur de
feuilles, un Fréron. >>
C'est ainsi
que Candide, Martin et le Périgourdin raisonnaient sur l'escalier,
en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. <<
Quoique je sois très empressé de revoir Mlle Cunégonde,
dit Candide, je voudrais pourtant souper avec Mlle Clairon ; car elle m'a
paru admirable. >>
L'abbé
n'était pas homme à approcher de Mlle Clairon, qui ne voyait
que bonne compagnie. << Elle est engagée pour ce soir, dit-il
; mais j'aurai l'honneur de vous mener chez une dame de qualité,
et là vous connaîtrez Paris comme si vous y aviez été
quatre ans. >>
Candide, qui
était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame, au fond
du faubourg Saint-Honoré ; on y était occupé d'un
pharaon ; douze tristes pontes tenaient chacun en main un petit livre de
cartes, registre cornu de leurs infortunes. Un profond silence régnait,
la pâleur était sur le front des pontes, l'inquiétude
sur celui du banquier, et la dame du logis, assise auprès de ce
banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis,
tous les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes
; elle les faisait décorner avec une attention sévère
mais polie, et ne se fâchait point, de peur de perdre ses pratiques
: la dame se faisait appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée
de quinze ans, était au nombre des pontes et avertissait d'un clin
d'oeil des friponneries de ces pauvres gens, qui tâchaient de réparer
les cruautés du sort. L'abbé périgourdin, Candide
et Martin entrèrent ; personne ne se leva, ni les salua, ni les
regarda ; tous étaient profondément occupés de leurs
cartes. << Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh était
plus civile >>, dit Candide.
Cependant l'abbé
s'approcha de l'oreille de la marquise, qui se leva à moitié,
honora Candide d'un sourire gracieux, et Martin d'un air de tête
tout à fait noble ; elle fit donner un siège et un jeu de
cartes à Candide, qui perdit cinquante mille francs en deux tailles
; après quoi on soupa très gaiement, et tout le monde était
étonné que Candide ne fût pas ému de sa perte
; les laquais disaient entre eux, dans leur langage de laquais : <<
Il faut que ce soit quelque milord anglais. >>
Le souper fut
comme la plupart des soupers de Paris : d'abord du silence, ensuite un
bruit de paroles qu'on ne distingue point, puis des plaisanteries dont
la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de mauvais raisonnements,
un peu de politique et beaucoup de médisance ; on parla même
de livres nouveaux. << Avez-vous lu, dit l'abbé périgourdin,
le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie ? -- Oui, répondit
un des convives, mais je n'ai pu l'achever. Nous avons une foule d'écrits
impertinents, mais tous ensemble n'approchent pas de l'impertinence de
Gauchat, docteur en théologie ; je suis si rassasié de cette
immensité de détestables livres qui nous inondent que je
me suis mis à ponter au pharaon. -- Et les Mélanges de l'archidiacre
T..., qu'en dites-vous ? dit l'abbé. -- Ah ! dit Mme de Parolignac,
l'ennuyeux mortel ! comme il vous dit curieusement tout ce que le monde
sait ! comme il discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d'être
remarqué légèrement ! comme il s'approprie sans esprit
l'esprit des autres ! comme il gâte ce qu'il pille ! comme il me
dégoûte ! Mais il ne me dégoûtera plus : c'est
assez d'avoir lu quelques pages de l'archidiacre. >>
Il y avait à
table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait la marquise.
On parla ensuite de tragédies ; la dame demanda pourquoi il y avait
des tragédies qu'on jouait quelquefois, et qu'on ne pouvait lire.
L'homme de goût expliqua très bien comment une pièce
pouvait avoir quelque intérêt et n'avoir presque aucun mérite
; il prouva en peu de mots que ce n'était pas assez d'amener une
ou deux de ces situations qu'on trouve dans tous les romans, et qui séduisent
toujours les spectateurs, mais qu'il faut être neuf sans être
bizarre, souvent sublime, et toujours naturel ; connaître le coeur
humain et le faire parler ; être grand poète sans que jamais
aucun personnage de la pièce paraisse poète ; savoir parfaitement
sa langue, la parler avec pureté, avec une harmonie continue, sans
que jamais la rime coûte rien au sens. << Quiconque, ajouta-t-il,
n'observe pas toutes ces règles peut faire une ou deux tragédies
applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté
au rang des bons écrivains ; il y a très peu de bonnes tragédies
; les unes sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés
; les autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des amplifications
qui rebutent ; les autres, des rêves d'énergumène,
en style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes aux dieux,
parce qu'on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses, des lieux
communs ampoulés. >>
Candide écouta
ce propos avec attention, et conçut une grande idée du discoureur
; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté
d'elle, il s'approcha de son oreille, et prit la liberté de lui
demander qui était cet homme qui parlait si bien. << C'est
un savant, dit la dame, qui ne ponte point, et que l'abbé m'amène
quelquefois à souper ; il se connaît parfaitement en tragédies
et en livres, et il a fait une tragédie sifflée et un livre
dont on n'a jamais vu hors de la boutique de son libraire qu'un exemplaire
qu'il m'a dédié. -- Le grand homme ! dit Candide ; c'est
un autre Pangloss. >>
Alors, se tournant
vers lui, il lui dit : << Monsieur, vous pensez sans doute que tout
est au mieux dans le monde physique et dans le moral, et que rien ne pouvait
être autrement ? -- Moi, monsieur, lui répondit le savant,
je ne pense rien de tout cela : je trouve que tout va de travers chez nous
; que personne ne sait ni quel est son rang, ni quelle est sa charge, ni
ce qu'il fait, ni ce qu'il doit faire, et qu'excepté le souper,
qui est assez gai et où il paraît assez d'union, tout le reste
du temps se passe en querelles impertinentes : jansénistes contre
molinistes, gens du parlement contre gens d'église, gens de lettres
contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre
le peuple, femmes contre maris, parents contre parents ; c'est une guerre
éternelle. >>
Candide lui
répliqua : << J'ai vu pis. Mais un sage, qui depuis a eu le
malheur d'être pendu, m'apprit que tout cela est à merveille
; ce sont des ombres à un beau tableau. _ Votre pendu se moquait
du monde, dit Martin ; vos ombres sont des taches horribles. -- Ce sont
les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas s'en
dispenser. -- Ce n'est donc pas leur faute >>, dit Martin. La plupart des
pontes, qui n'entendaient rien à ce langage, buvaient ; et Martin
raisonna avec le savant, et Candide raconta une partie de ses aventures
à la dame du logis.
Après
soupé, la marquise mena Candide dans son cabinet et le fit asseoir
sur un canapé. << Eh bien ! lui dit-elle, vous aimez donc
toujours éperdument Mlle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh
? -- Oui, madame >>, répondit Candide. La marquise lui répliqua
avec un souris tendre : << Vous me répondez comme un jeune
homme de Westphalie ; un Français m'aurait dit : " Il est vrai que
j'ai aimé Mlle Cunégonde ; mais en vous voyant, madame, je
crains de ne la plus aimer. ² -- Hélas ! madame, dit Candide,
je répondrai comme vous voudrez. -- Votre passion pour elle, dit
la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir ; je veux que
vous ramassiez ma jarretière. -- De tout mon coeur >>, dit Candide
; et il la ramassa. << Mais je veux que vous me la remettiez >>,
dit la dame ; et Candide la lui remit. << Voyez-vous, dit la dame,
vous êtes étranger, je fais quelquefois languir mes amants
de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dès la première
nuit, parce qu'il faut faire les honneurs de son pays à un jeune
homme de Westphalie. >> La belle, ayant aperçu deux énormes
diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si bonne
foi que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de la marquise.
Candide, en
s'en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques
remords d'avoir fait une infidélité à Mlle Cunégonde
; monsieur l'abbé entra dans sa peine ; il n'avait qu'une légère
part
aux cinquante mille livres perdues au jeu par Candide, et à la valeur
des deux brillants moitié donnés, moitié extorqués.
Son dessein était de profiter, autant qu'il le pourrait, des avantages
que la connaissance de Candide pouvait lui procurer. Il lui parla beaucoup
de Cunégonde ; et Candide lui dit qu'il demanderait bien pardon
à cette belle de son infidélité, quand il la verrait
à Venise.
Le Périgourdin
redoublait de politesse et d'attentions, et prenait un intérêt
tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu'il faisait,
à tout ce qu'il voulait faire.
<< Vous
avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise ? -- Oui,
monsieur l'abbé, dit Candide ; il faut absolument que j'aille trouver
Mlle Cunégonde. >> Alors, engagé par le plaisir de parler
de ce qu'il aimait, il conta, selon son usage, une partie de ses aventures
avec cette illustre Westphalienne.
<< Je
crois, dit l'abbé, que Mlle Cunégonde a bien de l'esprit,
et qu'elle écrit des lettres charmantes ? -- Je n'en ai jamais reçu,
dit Candide ; car figurez-vous qu'ayant été chassé
du château pour l'amour d'elle, je ne pus lui écrire ; que
bientôt après j'appris qu'elle était morte, qu'ensuite
je la retrouvai, et que je la perdis, et que je lui ai envoyé à
deux mille cinq cents lieues d'ici un exprès dont j'attends la réponse.
>>
L'abbé
écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit
bientôt congé des deux étrangers, après les
avoir tendrement embrassés. Le lendemain Candide reçut à
son réveil une lettre conçue en ces termes :
Cette lettre
charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide d'une
joie inexprimable ; et la maladie de sa chère Cunégonde l'accabla
de douleur. Partagé entre ces deux sentiments, il prend son où
et ses diamants, et se fait conduire avec Martin à l'hôtel
où Mlle Cunégonde demeurait. Il entre en tremblant d'émotion,
son coeur palpite, sa voix sanglote ; il veut ouvrir les rideaux du lit,
il veut faire apporter de la lumière. << Gardez-vous-en bien,
lui dit la suivante, la lumière la tue >> ; et soudain elle referme
le rideau. << Ma chère Cunégonde, dit Candide en pleurant,
comment vous portez-vous ? si vous ne pouvez me voir, parlez-moi du moins.
-- Elle ne peut parler >>, dit la suivante. La dame alors tire du lit une
main potelée que Candide arrose longtemps de ses larmes, et qu'il
remplit ensuite de diamants, en laissant un sac plein d'or sur le fauteuil.
Au milieu de
ses transports arrive un exempt suivi de l'abbé périgourdin
et d'une escouade. << Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers
suspects ? >> Il les fait incontinent saisir, et ordonne à ses braves
de les traîner en prison. << Ce n'est pas ainsi qu'on traite
les voyageurs dans le Dorado, dit Candide. -- Je suis plus manichéen
que jamais, dit Martin. -- Mais, monsieur, où nous menez-vous ?
dit Candide. -- Dans un cul de basse-fosse >>, dit l'exempt.
Martin, ayant
repris son sang-froid, jugea que la dame qui se prétendait Cunégonde
était une friponne, monsieur l'abbé périgourdin un
fripon qui avait abusé au plus vite de l'innocence de Candide, et
l'exempt un autre fripon dont on pouvait aisément se débarrasser.
Plutôt
que de s'exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé
par son conseil, et d'ailleurs toujours impatient de revoir la véritable
Cunégonde, propose à l'exempt trois petits diamants d'environ
trois mille pistoles chacun. << Ah ! monsieur, lui dit l'homme au
bâton d'ivoire, eussiez-vous commis tous les crimes imaginables,
vous êtes le plus honnête homme du monde ; trois diamants !
chacun de trois mille pistoles ! Monsieur ! je me ferais tuer pour vous,
au lieu de vous mener dans un cachot. On arrête tous les étrangers,
mais laissez-moi faire ; j'ai un frère à Dieppe en Normandie,
je vais vous y mener ; et si vous avez quelque diamant à lui donner,
il aura soin de vous comme moi-même.
-- Et
pourquoi arrête-t-on tous les étrangers ? >> dit Candide.
L'abbé périgourdin prit alors la parole et dit : <<
C'est parce qu'un gueux du pays d'Atrébatie a entendu dire des sottises
: cela seul lui a fait commettre un parricide, non pas tel que celui de
1610 au mois de mai, mais tel que celui de 1594 au mois de décembre,
et tel que plusieurs autres commis dans d'autres années et dans
d'autres mois par d'autres gueux qui avaient entendu dire des sottises.
>>
L'exempt alors
expliqua de quoi il s'agissait. << Ah, les monstres ! s'écria
Candide ; quoi ! de telles horreurs chez un peuple qui danse et qui chante
! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes agacent
des tigres ? J'ai vu des ours dans mon pays ; je n'ai vu des hommes que
dans le Dorado. Au nom de Dieu, monsieur l'exempt, menez-moi à Venise,
où je dois attendre Mlle Cunégonde. -- Je ne peux vous mener
qu'en Basse-Normandie >>, dit le barigel. Aussitôt il lui fait ôter
ses fers, dit qu'il s'est mépris, renvoie ses gens et emmène
à Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son
frère. Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade.
Le Normand, à l'aide de trois autres diamants, devenu le plus serviable
des hommes, embarque Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire
voile pour Portsmouth en Angleterre. Ce n'était pas le chemin de
Venise ; mais Candide croyait être délivré de l'enfer,
et il comptait bien reprendre la route de Venise à la première
occasion.
CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
CANDIDE ET MARTIN VONT SUR LES
CÔTES D'ANGLETERRE ; CE QU'ILS Y VOIENT
<< Ah, Pangloss
! Pangloss ! Ah, Martin ! Martin ! Ah, ma chère Cunégonde
! qu'est-ce que ce monde-ci ? disait Candide sur le vaisseau hollandais.
-- Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.
-- Vous connaissez l'Angleterre ; y est-on aussi fou qu'en France ? --
C'est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces
deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada,
et qu'elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que
tout le Canada ne vaut, De vous dire précisément s'il y a
plus de gens à lier dans un pays que dans un autre, c'est ce que
mes faibles lumières ne me permettent pas. Je sais seulement qu'en
général les gens que nous allons voir sont fort atrabilaires.
>>
En causant ainsi
ils abordèrent à Portsmouth ; une multitude de peuple couvrait
le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui était
à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d'un des vaisseaux
de la flotte ; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme,
lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne le plus paisiblement
du monde, et toute l'assemblée s'en retourna extrêmement satisfaite.
<< Qu'est-ce donc que tout ceci ? dit Candide, et quel démon
exerce partout son empire ? >> Il demanda qui était ce gros homme
qu'on venait de tuer en cérémonie. << C'est un amiral,
lui répondit-on. -- Et pourquoi tuer cet amiral ? -- C'est, lui
dit-on, parce qu'il n'a pas fait tuer assez de monde ; il a livré
un combat à un amiral français, et on a trouvé qu'il
n'était pas assez près de lui. -- Mais, dit Candide, l'amiral
français était aussi loin de l'amiral anglais que celui-ci
l'était de l'autre ! -- Cela est incontestable, lui répliqua-t-on
; mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral pour
encourager les autres. >>
Candide fut
si étourdi et si choqué de ce qu'il voyait, et de ce qu'il
entendait, qu'il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et
qu'il fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le
voler comme celui de Surinam) pour le conduire sans délai à
Venise.
Le patron fut
prêt au bout de deux jours. On côtoya la France ; on passa
à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le
détroit et dans la Méditerranée ; enfin on aborda
à Venise. << Dieu soit loué ! dit Candide en embrassant
Martin ; c'est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte
sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout
va le mieux qu'il soit possible. >>
CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME
DE PAQUETTE ET DE FRÈRE
GIROFLÉE
Dès qu'il
fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets, dans
tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva
point. Il envoyait tous les jours à la découverte de tous
les vaisseaux et de toutes les barques : nulles nouvelles de Cacambo. <<
Quoi ! disait-il à Martin, j'ai eu le temps de passer de Surinam
à Bordeaux, d'aller de Bordeaux à Paris, de Paris à
Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et
l'Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer
quelques mois à Venise, et la belle Cunégonde n'est point
venue ! Je n'ai rencontré au lieu d'elle qu'une drôlesse et
un abbé périgourdin ! Cunégonde est morte sans doute,
je n'ai plus qu'à mourir. Ah ! il valait mieux rester dans le paradis
du Dorado que de revenir dans cette maudite Europe. Que vous avez raison,
mon cher Martin ! tout n'est qu'illusion et calamité. >>
Il tomba dans
une mélancolie noire, et ne prit aucune part a l'opéra alla
moda ni aux autres divertissements du carnaval ; pas une dame ne lui donna
la moindre tentation. Martin lui dit : << Vous êtes bien simple,
en vérité, de vous figurer qu'un valet métis, qui
a cinq ou six millions dans ses poches, ira chercher votre maîtresse
au bout du monde et vous l'amènera à Venise. Il la prendra
pour lui, s'il la trouve. S'il ne la trouve pas, il en prendra une autre
: je vous conseille d'oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse
Cunégonde. >> Martin n'était pas consolant. La mélancolie
de Candide augmenta, et Martin ne cessait de lui prouver qu'il y avait
peu de vertu et peu de bonheur sur la terre, excepté peut-être
dans Eldorado, où personne ne pouvait aller.
En disputant
sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde,
Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc,
qui tenait sous le bras une fille. Le théatin paraissait frais,
potelé, vigoureux ; ses yeux étaient brillants, son air assuré,
sa mine haute, sa démarche fière. La fille était très
jolie et chantait ; elle regardait amoureusement son théatin, et
de temps en temps lui pinçait ses grosses joues. << Vous m'avouerez
du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci sont heureux. Je
n'ai trouvé jusqu'à présent dans toute la terre habitable,
excepté dans Eldorado, que des infortunés ; mais, pour cette
fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très
heureuses. -- Je gage que non, dit Martin. -- Il n'y a qu'à les
prier à dîner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe.
>>
Aussitôt
il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à venir
à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie,
des oeufs d'esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du lacrima-christi,
du chypre et du samos. La demoiselle rougit, le théatin accepta
la partie, et la fille le suivit en regardant Candide avec des yeux de
surprise et de confusion qui furent obscurcis de quelques larmes. À
peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide qu'elle lui dit
: << Eh quoi ! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette
! >> À ces mots, Candide, qui ne l'avait pas considérée
jusque-là avec attention, parce qu'il n'était occupé
que de Cunégonde, lui dit : << Hélas ! ma pauvre enfant,
c'est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans le bel état
où je l'ai vu ?
-- Hélas
! monsieur, c'est moi-même, dit Paquette ; je vois que vous êtes
instruit de tout. J'ai su les malheurs épouvantables arrivés
à toute la maison de madame la baronne et à la belle Cunégonde.
Je vous jure que ma destinée n'a guère été
moins triste. J'étais fort innocente quand vous m'avez vue. Un cordelier
qui était mon confesseur me séduisit aisément. Les
suites en furent affreuses ; je fus obligée de sortir du château
quelques temps après que monsieur le baron vous eut renvoyé
à grands coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin
n'avait pas pris pitié de moi, j'étais morte. Je fus quelque
temps par reconnaissance la maîtresse de ce médecin. Sa femme,
qui était jalouse à la rage, me battait tous les jours impitoyablement
; c'était une furie. Ce médecin était le plus laid
de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures
d'être battue continuellement pour un homme que je n'aimais pas.
Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une femme acariâtre
d'être l'épouse d'un médecin. Celui-ci, outré
des procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir
d'un petit rhume, une médecine si efficace qu'elle en mourut en
deux heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame
intentèrent à monsieur un procès criminel ; il prit
la fuite, et moi je fus mise en prison. Mon innocence ne m'aurait pas sauvée
si je n'avais été un peu jolie. Le juge m'élargit
à condition qu'il succéderait au médecin. Je fus bientôt
supplantée par une rivale, chassée sans récompense,
et obligée de continuer ce métier abominable qui vous paraît
si plaisant à vous autres hommes, et qui n'est pour nous qu'un abîme
de misères. J'allai exercer la profession à Venise. Ah !
monsieur, si vous pouviez vous imaginer ce que c'est que d'être obligée
de caresser indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine,
un gondolier, un abbé ; d'être exposée à toutes
les insultes, à toutes les avanies ; d'être souvent réduite
à emprunter une jupe pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant
; d'être volée par l'un de ce qu'on a gagné avec l'autre
; d'être rançonnée par les officiers de justice, et
de n'avoir en perspective qu'une vieillesse affreuse, un hôpital
et un fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures
du monde. >>
Paquette ouvrait
ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en présence de
Martin, qui disait à Candide : << Vous voyez que j'ai déjà
gagné la moitié de la gageure. >>
Frère
Giroflée était resté dans la salle à manger,
et buvait un coup en attendant le dîner. << Mais, dit Candide
à Paquette, vous aviez l'air si gai, si content, quand je vous ai
rencontrée ; vous chantiez, vous caressiez le théatin avec
une complaisance naturelle ; vous m'avez paru aussi heureuse que vous prétendez
être infortunée. -- Ah ! monsieur, répondit Paquette,
c'est encore là une des misères du métier. J'ai été
hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd'hui que
je paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine. >>
Candide n'en
voulut pas davantage ; il avoua que Martin avait raison. On se mit à
table avec Paquette et le théatin, le repas fut assez amusant, et
sur la fin on se parla avec quelque confiance. << Mon Père,
dit Candide au moine, vous me paraissez jouir d'une destinée que
tout le monde doit envier ; la fleur de la santé brille sur votre
visage, votre physionomie annonce le bonheur ; vous avez une très
jolie fille pour votre récréation, et vous paraissez très
content de votre état de théatin.
-- Ma
foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les
théatins fussent au fond de la mer. J'ai été tenté
cent fois de mettre le feu au couvent, et d'aller me faire turc. Mes parents
me forcèrent à l'âge de quinze ans d'endosser cette
détestable robe, pour laisser plus de fortune à un maudit
frère aîné que Dieu confonde ! La jalousie, la discorde,
la rage, habitent dans le couvent. Il est vrai que j'ai prêché
quelques mauvais sermons qui m'ont valu un peu d'argent, dont le prieur
me vole la moitié : le reste me sert à entretenir des filles
; mais, quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt
de me casser la tête contre les murs du dortoir ; et tous mes confrères
sont dans le même cas. >>
Martin se tournant
vers Candide avec son sang-froid ordinaire : << Eh bien ! lui dit-il,
n'ai-je pas gagné la gageure tout entière ? >> Candide donna
deux mille piastres à Paquette et mille piastres à frère
Giroflée. << Je vous réponds, dit-il, qu'avec cela
ils seront heureux. -- Je n'en crois rien du tout, dit Martin ; vous les
rendrez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux encore.
-- Il en sera ce qui pourra, dit Candide ; mais une chose me console, je
vois qu'on retrouve souvent les gens qu'on ne croyait jamais retrouver
; il se pourra bien faire qu'ayant rencontré mon mouton rouge et
Paquette, je rencontre aussi Cunégonde. -- Je souhaite, dit Martin,
qu'elle fasse un jour votre bonheur ; mais c'est de quoi je doute fort.
-- Vous êtes bien dur, dit Candide. -- C'est que j'ai vécu,
dit Martin.
-- Mais
regardez ces gondoliers, dit Candide ; ne chantent-ils pas sans cesse ?
-- Vous ne les voyez pas dans leur ménage, avec leurs femmes et
leurs marmots d'enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les gondoliers
ont les leurs. Il est vrai qu'à tout prendre le sort d'un gondolier
est préférable à celui d'un doge ; mais je crois la
différence si médiocre que cela ne vaut pas la peine d'être
examiné.
-- On
parle, dit Candide, du sénateur Pococuranté qui demeure dans
ce beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers.
On prétend que c'est un homme qui n'a jamais eu de chagrin. -- Je
voudrais voir une espèce si rare >>, dit Martin. Candide aussitôt
fit demander au seigneur Pococuranté la permission de venir le voir
le lendemain.
CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
VISITE CHEZ LE SEIGNEUR POCOCURANTÉ,
NOBLE VÉNITIEN
Candide et Martin
allèrent en gondole sur la Brenta et arrivèrent au palais
du noble Pococuranté. Les jardins étaient bien entendus,
et ornés de belles statues de marbre ; le palais, d'une belle architecture.
Le maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut
très poliment les deux curieux, mais avec très peu d'empressement,
ce qui déconcerta Candide et ne déplut point à Martin.
D'abord deux
filles jolies et proprement mises servirent du chocolat qu'elles firent
très bien mousser. Candide ne put s'empêcher de les louer
sur leur beauté, sur leur bonne grâce et sur leur adresse.
<< Ce sont d'assez bonnes créatures, dit le sénateur
Pococuranté ; je les fais quelquefois coucher dans mon lit, car
je suis bien las des dames de la ville, de leurs coquetteries, de leurs
jalousies, de leurs querelles, de leurs humeurs, de leurs petitesses, de
leur orgueil, de leurs sottises, et des sonnets qu'il faut faire ou commander
pour elles ; mais, après tout, ces deux filles commencent fort à
m'ennuyer. >>
Candide, après
le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut surpris de
la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient
les deux premiers. << Ils sont de Raphaël, dit le sénateur
; je les achetai fort cher par vanité il y a quelques années
; on dit que c'est ce qu'il y a de plus beau en Italie, mais ils ne me
plaisent point du tout : la couleur en est très rembrunie ; les
figures ne sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez ; les draperies
ne ressemblent en rien à une étoffe ; en un mot, quoi qu'on
en dise, je ne trouve point là une imitation vraie de la nature.
Je n'aimerai un tableau que quand je croirai voir la nature elle-même
: il n'y en a point de cette espèce. J'ai beaucoup de tableaux mais
je ne les regarde plus. >>
Pococuranté,
en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide trouva
la musique délicieuse. << Ce bruit, dit Pococuranté,
peut amuser une demi-heure ; mais, s'il dure plus longtemps, il fatigue
tout le monde, quoique personne n'ose l'avouer. La musique aujourd'hui
n'est plus que l'art d'exécuter des choses difficiles, et ce qui
n'est que difficile ne plaît point à la longue.
<< J'aimerais
peut-être mieux l'opéra, si on n'avait pas trouvé le
secret d'en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra
de mauvaises tragédies en musique, où les scènes ne
sont faites que pour amener, très mal à propos, deux ou trois
chansons ridicules qui font valoir le gosier d'une actrice ; se pâmera
de plaisir qui voudra, ou qui pourra, en voyant un châtré
fredonner le rôle de César et de Caton et se promener d'un
air gauche sur des planches ; pour moi, il y a longtemps que j'ai renoncé
à ces pauvretés, qui font aujourd'hui la gloire de l'Italie,
et que des souverains payent si chèrement. >> Candide disputa un
peu, mais avec discrétion. Martin fut entièrement de l'avis
du sénateur.
On se mit à
table, et après un excellent dîner, on entra dans la bibliothèque.
Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua l'illustrissime
sur son bon goût. << Voilà, dit-il, un livre qui faisait
les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l'Allemagne.
-- Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococuranté ; on me
fit accroire autrefois que j'avais du plaisir en le lisant ; mais cette
répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous,
ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette
Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui à peine
est une actrice de la pièce ; cette Troie qu'on assiège et
qu'on ne prend point, tout cela me causait le plus mortel ennui. J'ai demandé
quelquefois à des savants s'ils s'ennuyaient autant que moi à
cette lecture. Tous les gens sincères m'ont avoué que le
livre leur tombait des mains, mais qu'il fallait toujours l'avoir dans
sa bibliothèque, comme un monument de l'antiquité, et comme
ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce.
-- Votre
Excellence ne pense pas ainsi de Virgile ? dit Candide. -- Je conviens,
dit Pococuranté, que le second, le quatrième et le sixième
livre de son Énéide sont excellents ; mais pour son pieux
Énée, et le fort Cloanthe, et l'ami Achates, et le petit
Ascanius, et l'imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et
l'insipide Lavinia, je ne crois pas qu'il y ait rien de si froid et de
plus désagréable. J'aime mieux le Tasse et les contes à
dormir debout de l'Arioste. -- Oserais-je vous demander, monsieur, dit
Candide, si vous n'avez pas un grand plaisir à lire Horace ? --
Il y a des maximes, dit Pococuranté, dont un homme du monde peut
faire son profit, et qui, étant resserrées dans des vers
énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire.
Mais je me soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description
d'un mauvais dîner, et de la querelle des crocheteurs entre je ne
sais quel Pupilus, dont les paroles, dit-il, étaient pleines de
pus, et un autre dont les paroles étaient du vinaigre. Je n'ai lu
qu'avec un extrême dégoût ses vers grossiers contre
des vieilles et contre des sorcières ; et je ne vois pas quel mérite
il peut y avoir à dire à son ami Mæcenas que, s'il
est mis par lui au rang des poètes lyriques, il frappera les astres
de son front sublime. Les sots admirent tout dans un auteur estimé.
Je ne lis que pour moi ; je n'aime que ce qui est à mon usage. >>
Candide, qui avait été élevé à ne jamais
juger de rien par lui-même, était fort étonné
de ce qu'il entendait ; et Martin trouvait la façon de penser de
Pococuranté assez raisonnable.
<< Oh
! voici un Cicéron, dit Candide ; pour ce grand homme-là,
je pense que vous ne vous lassez point de le lire ? -- Je ne le lis jamais,
répondit le Vénitien. Que m'importe qu'il ait plaidé
pour Rabirius ou pour Cluentius ? J'ai bien assez des procès que
je juge ; je me serais mieux accommodé de ses oeuvres philosophiques
; mais, quand j'ai vu qu'il doutait de tout, j'ai conclu que j'en savais
autant que lui, et que je n'avais besoin de personne pour être ignorant.
-- Ah
! voilà quatre-vingts volumes de recueils d'une académie
des sciences, s'écria Martin ; il se peut qu'il y ait là
du bon. -- Il y en aurait, dit Pococuranté, si un seul des auteurs
de ces fatras avait inventé seulement l'art de faire des épingles
; mais il n'y a dans tous ces livres que de vains systèmes et pas
une seule chose utile.
-- Que
de pièces de théâtre je vois là ! dit Candide
; en italien, en espagnol, en français ! -- Oui, dit le sénateur,
il y en a trois mille, et pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils
de sermons, qui tous ensemble ne valent pas une page de Sénèque,
et tous ces gros volumes de théologie, vous pensez bien que je ne
les ouvre jamais, ni moi ni personne. >>
Martin aperçut
des rayons chargés de livres anglais. << Je crois, dit-il,
qu'un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages,
écrits si librement. -- Oui, répondit Pococuranté,
il est beau d'écrire ce qu'on pense ; c'est le privilège
de l'homme. Dans toute notre Italie, on n'écrit que ce qu'on ne
pense pas ; ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins
n'osent avoir une idée sans la permission d'un jacobin. Je serais
content de la liberté qui inspire les génies anglais si la
passion et l'esprit de parti ne corrompaient pas tout ce que cette précieuse
liberté a d'estimable. >>
Candide, apercevant
un Milton, lui demanda s'il ne regardait pas cet auteur comme un grand
homme. << Qui ? dit Pococuranté, ce barbare qui fait un long
commentaire du premier chapitre de la Genèse en dix livres de vers
durs ? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création,
et qui, tandis que Moïse représente l'Être éternel
produisant le monde par la parole, fait prendre un grand compas par le
Messiah dans une armoire du ciel pour tracer son ouvrage ? Moi, j'estimerais
celui qui a gâté l'enfer et le diable du Tasse ; qui déguise
Lucifer tantôt en crapaud, tantôt en pygmée ; qui lui
fait rebattre cent fois les mêmes discours ; qui le fait disputer
sur la théologie ; qui, en imitant sérieusement l'invention
comique des armes à feu de l'Arioste, fait tirer le canon dans le
ciel par les diables ? Ni moi, ni personne en Italie, n'a pu se plaire
à toutes ces tristes extravagances. Le mariage du péché
et de la mort et les couleuvres dont le péché accouche font
vomir tout homme qui a le goût un peu délicat, et sa longue
description d'un hôpital n'est bonne que pour un fossoyeur. Ce poème
obscur, bizarre et dégoûtant, fut méprisé à
sa naissance ; je le traite aujourd'hui comme il fut traité dans
sa patrie par les contemporains. Au reste, je dis ce que je pense, et je
me soucie fort peu que les autres pensent comme moi. >> Candide était
affligé de ces discours ; il respectait Homère, il aimait
un peu Milton. << Hélas ! dit-il tout bas à Martin,
j'ai bien peur que cet homme-ci n'ait un souverain mépris pour nos
poètes allemands. -- Il n'y aurait pas grand mal à cela,
dit Martin. -- Oh, quel homme supérieur ! disait encore Candide
entre ses dents, quel grand génie que ce Pococuranté ! rien
ne peut lui plaire. >>
Après
avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent dans le
jardin. Candide en loua toutes les beautés. << Je ne sais
rien de si mauvais goût, dit le maître : nous n'avons ici que
des colifichets ; mais je vais dès demain en faire planter un d'un
dessin plus noble. >>
Quand les deux
curieux eurent pris congé de Son Excellence : << Or çà,
dit Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus
heureux de tous les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu'il possède.
-- Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu'il est dégoûté
de tout ce qu'il possède ? Platon a dit, il y a longtemps, que les
meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments. --
Mais, dit Candide, n'y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à
sentir des défauts où les autres hommes croient voir des
beautés ? -- C'est-à-dire, reprit Martin, qu'il y a du plaisir
à n'avoir pas de plaisir ? -- Oh bien ! dit Candide, il n'y a donc
d'heureux que moi, quand je reverrai Mlle Cunégonde. -- C'est toujours
bien fait d'espérer >>, dit Martin.
Cependant les
jours, les semaines s'écoulaient ; Cacambo ne revenait point, et
Candide était si abîmé dans sa douleur qu'il ne fit
pas même réflexion que Paquette et frère Giroflée
n'étaient pas venus seulement le remercier.

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