CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
D'UN SOUPER QUE CANDIDE ET MARTIN
FIRENT AVEC SIX ÉTRANGERS, ET QUI ILS ÉTAIENT
Un soir que Candide,
suivi de Martin, allait se mettre à table avec les étrangers
qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage
couleur de suie l'aborda par-derrière, et, le prenant par le bras,
lui dit : << Soyez prêt à partir avec nous, n'y manquez
pas. >> Il se retourne, et voit Cacambo. Il n'y avait que la vue de Cunégonde
qui pût l'étonner et lui plaire davantage. Il fut sur le point
de devenir fou de joie. Il embrasse son cher ami. << Cunégonde
est ici, sans doute, où est-elle ? Mène-moi vers elle, que
je meure de joie avec elle. -- Cunégonde n'est point ici, dit Cacambo,
elle est à Constantinople. -- Ah, Ciel ! à Constantinople
! mais, fût-elle à la Chine, j'y vole, partons. -- Nous partirons
après souper, reprit Cacambo, je ne peux vous en dire davantage
; je suis esclave, mon maître m'attend ; il faut que j'aille le servir
à table : ne dites mot ; soupez et tenez-vous prêt. >>
Candide, partagé
entre la joie et la douleur, charmé d'avoir revu son agent fidèle,
étonné de le voir esclave, plein de l'idée de retrouver
sa maîtresse, le coeur agité, l'esprit bouleversé,
se mit à table avec Martin, qui voyait de sang-froid toutes ces
aventures, et avec six étrangers qui étaient venus passer
le carnaval à Venise.
Cacambo, qui
versait à boire à l'un de ces six étrangers, s'approcha
de l'oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit : <<
Sire, Votre Majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt.
>> Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives, étonnés,
se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu'un autre domestique,
s'approchant de son maître, lui dit : << Sire, la chaise de
Votre Majesté est à Padoue, et la barque est prête.
>> Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les convives
se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un troisième
valet, s'approchant aussi d'un troisième étranger, lui dit
: << Sire, croyez-moi, Votre Majesté ne doit pas rester ici
plus longtemps : je vais tout préparer >> ; et aussitôt il
disparut.
Candide et Martin
ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du carnaval.
Un quatrième domestique dit au quatrième maître : <<
Votre Majesté partira quand elle voudra >>, et sortit comme les
autres. Le cinquième valet en dit autant au cinquième maître.
Mais le sixième valet parla différemment au sixième
étranger, qui était auprès de Candide ; il lui dit
: << Ma foi, Sire, on ne veut plus faire crédit à Votre
Majesté, ni à moi non plus ; et nous pourrions bien être
coffrés cette nuit, vous et moi : je vais pourvoir à mes
affaires ; adieu. >>
Tous les domestiques
ayant disparu, les six étrangers, Candide et Martin demeurèrent
dans un profond silence. Enfin Candide le rompit. << Messieurs, dit-il,
voilà une singulière plaisanterie : pourquoi êtes-vous
tous rois ? Pour moi, )e vous avoue que ni moi ni Martin nous ne le sommes.
>>
Le maître
de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien : <<
Je ne suis point plaisant, je m'appelle Achmet III. J'ai été
grand sultan plusieurs années ; je détrônai mon frère
; mon neveu m'a détrôné ; on a coupé le cou
à mes vizirs ; j'achève ma vie dans le vieux sérail
; mon neveu le grand sultan Mahmoud me permet de voyager quelquefois pour
ma santé, et je suis venu passer le carnaval à Venise. >>
Un jeune homme
qui était auprès d'Achmet parla après lui, et dit
: << Je m'appelle Ivan ; j'ai été empereur de toutes
les Russies ; j'ai été détrôné au berceau
; mon père et ma mère ont été enfermés
; on m'a élevé en prison ; j'ai quelquefois la permission
de voyager, accompagné de ceux qui me gardent, et je suis venu passer
le carnaval à Venise. >>
Le troisième
dit : << Je suis Charles-Édouard, roi d'Angleterre ; mon père
m'a cédé ses droits au royaume ; j'ai combattu pour les soutenir
; on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et
on leur en a battu les joues. J'ai été mis en prison ; je
vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné
ainsi que moi et mon grand-père, et je suis venu passer le carnaval
à Venise. >>
Le quatrième
prit alors la parole et dit : << Je suis roi des Polaques ; le sort
de la guerre m'a privé de mes États héréditaires
; mon père a éprouvé les mêmes revers ; je me
résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l'empereur
Ivan et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue
vie, et je suis venu passer le carnaval à Venise. >>
Le cinquième
dit : << Je suis aussi roi des Polaques ; j'ai perdu mon royaume
deux fois ; mais la Providence m'a donné un autre État, dans
lequel j'ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n'en
ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule ; je me résigne
aussi à la Providence, et je suis venu passer le carnaval à
Venise. >>
Il restait au
sixième monarque à parler. << Messieurs, dit-il, je
ne suis pas si grand seigneur que vous ; mais enfin j'ai été
roi tout comme un autre. Je suis Théodore ; on m'a élu roi
en Corse ; on m'a appelé Votre Majesté, et à présent,
à peine m'appelle-t-on Monsieur. J'ai fait frapper de la monnaie,
et je ne possède pas un denier ; j'ai eu deux secrétaires
d'État, et j'ai à peine un valet ; je me suis vu sur un trône,
et j'ai longtemps été à Londres en prison, sur la
paille. J'ai bien peur d'être traité de même ici, quoique
je sois venu comme Vos Majestés passer le carnaval à Venise.
>>
Les cinq autres
rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun
d'eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits
et des chemises ; et Candide lui fit présent d'un diamant de deux
mille sequins. << Quel est donc, disaient les cinq rois, ce simple
particulier qui est en état de donner cent fois autant que chacun
de nous, et qui le donne ? >>
Dans l'instant
qu'on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre
altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs États
par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à
Venise. Mais Candide ne prit pas seulement garde à ces nouveaux
venus. Il n'était occupé que d'aller trouver sa chère
Cunégonde à Constantinople.
CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
VOYAGE DE CANDIDE À CONSTANTINOPLE
Le fidèle
Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait reconduire
le sultan Achmet à Constantinople qu'il recevrait Candide et Martin
sur son bord. L'un et l'autre s'y rendirent après s'être prosternés
devant Sa misérable Hautesse. Candide, chemin faisant, disait à
Martin : << Voilà pourtant six rois détrônés,
avec qui nous avons soupé, et encore dans ces six rois il y en a
un à qui j'ai fait l'aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup
d'autres princes plus infortunés. Pour moi, je n'ai perdu que cent
moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde. Mon cher Martin,
encore une fois, Pangloss avait raison : tout est bien. -- Je le souhaite,
dit Martin. -- Mais, dit Candide, voilà une aventure bien peu vraisemblable
que nous avons eue à Venise. On n'avait jamais vu ni ouï conter
que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret.
-- Cela n'est pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses
qui nous sont arrivées. Il est très commun que des rois soient
détrônés ; et à l'égard de l'honneur
que nous avons eu de souper avec eux, c'est une bagatelle qui ne mérite
pas notre attention. >>
À peine
Candide fut-il dans le vaisseau qu'il sauta au cou de son ancien valet,
de son ami Cacambo. << Eh bien ! lui dit-il, que fait Cunégonde
? Est-elle toujours un prodige de beauté ? M'aime-t-elle toujours
? Comment se porte-t-elle ? Tu lui as sans doute acheté un palais
à Constantinople ?
-- Mon
cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles
sur le bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu d'écuelles
; elle est esclave dans la maison d'un ancien souverain nommé Ragotski,
à qui le Grand Turc donne trois écus par jour dans son asile
; mais ce qui est bien plus triste, c'est qu'elle a perdu sa beauté
et qu'elle est devenue horriblement laide. -- Ah ! belle ou laide, dit
Candide, je suis honnête homme, et mon devoir est de l'aimer toujours.
Mais comment peut-elle être réduite à un état
si abject avec les cinq ou six millions que tu avais apportés ?
-- Bon, dit Cacambo, ne m'en a-t-il pas fallu donner deux millions au señor
don Fernando d'Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza,
gouverneur de Buenos-Ayres, pour avoir la permission de reprendre mademoiselle
Cunégonde ? Et un pirate ne nous a-t-il pas bravement dépouillés
de tout le reste ? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés au cap de
Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à Petra,
aux Dardanelles, à Marmora, à Scutari ? Cunégonde
et la vieille servent chez ce prince dont je vous ai parlé, et moi
je suis esclave du sultan détrôné. -- Que d'épouvantables
calamités enchaînées les unes aux autres ! dit Candide.
Mais, après tout, j'ai encore quelques diamants ; je délivrerai
aisément Cunégonde. C'est bien dommage qu'elle soit devenue
si laide. >>
Ensuite, se
tournant vers Martin : << Qui pensez-vous, dit-il, qui soit le plus
à plaindre, de l'empereur Achmet, de l'empereur Ivan, du roi Charles-Édouard,
ou de moi ? -- Je n'en sais rien, dit Martin ; il faudrait que je fusse
dans vos coeurs pour le savoir. -- Ah ! dit Candide, si Pangloss était
ici, il le saurait et nous l'apprendrait. -- Je ne sais, dit Martin, avec
quelles balances votre Pangloss aurait pu peser les infortunes des hommes
et apprécier leurs douleurs. Tout ce que je présume, c'est
qu'il y a des millions d'hommes sur la terre cent fois plus à plaindre
que le roi Charles-Édouard, l'empereur Ivan et le sultan Achmet.
-- Cela pourrait bien être >>, dit Candide.
On arriva en
peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide commença par
racheter Cacambo fort cher, et, sans perdre de temps, il se jeta dans une
galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage de la Propontide
chercher Cunégonde, quelque laide qu'elle pût être.
Il y avait dans
la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à qui
le levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de nerf de
boeuf sur leurs épaules nues ; Candide, par un mouvement naturel,
les regarda plus attentivement que les autres galériens et s'approcha
d'eux avec pitié. Quelques traits de leurs visages défigurés
lui parurent avoir un peu de ressemblance avec Pangloss et avec ce malheureux
jésuite, ce baron, ce frère de Mlle Cunégonde. Cette
idée l'émut et l'attrista. Il les considéra encore
plus attentivement. << En vérité, dit-il à Cacambo,
si je n'avais pas vu pendre maître Pangloss, et si je n'avais pas
eu le malheur de tuer le baron, je croirais que ce sont eux qui rament
dans cette galère. >>
Au nom du baron
et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand cri,
s'arrêtèrent sur leur banc et laissèrent tomber leurs
rames. Le levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf
redoublaient. << Arrêtez, arrêtez, Seigneur, s'écria
Candide, je vous donnerai tant d'argent que vous voudrez. -- Quoi ! c'est
Candide ! disait l'un des forçats. -- Quoi ! c'est Candide ! disait
l'autre. -- Est-ce un songe ? dit Candide ; veillé-je ? suis-je
dans cette galère ? Est-ce là monsieur le baron que j'ai
tué ? Est-ce là maître Pangloss que j'ai vu pendre
?
-- C'est
nous-mêmes, c'est nous-mêmes, répondaient-ils. -- Quoi
! c'est là ce grand philosophe ? disait Martin.
-- Eh
! Monsieur le levanti patron, dit Candide, combien voulez-vous d'argent
pour la rançon de M. de Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons
de l'Empire, et de M. Pangloss, le plus profond métaphysicien d'Allemagne
? -- Chien de chrétien, répondit le levanti patron, puisque
ses deux chiens de forçats chrétiens sont des barons et des
métaphysiciens, ce qui est sans doute une grande dignité
dans leurs pays, tu m'en donneras cinquante mille sequins. -- Vous les
aurez, monsieur, ramenez-moi comme un éclair à Constantinople,
et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi chez Mlle Cunégonde.
>> Le levanti patron, sur la première offre de Candide, avait déjà
tourné la proue vers la ville, et il faisait ramer plus vite qu'un
oiseau ne fend les airs.
Candide embrassa
cent fois le baron et Pangloss. << Et comment ne vous ai-je pas tué,
mon cher baron ? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous en vie après
avoir été pendu ? et pourquoi êtes-vous tous deux aux
galères en Turquie ? Est-il bien vrai que ma chère soeur
soit dans ce pays ? disait le baron. -- Oui, répondait Cacambo.
-- Je revois donc mon cher Candide >>, s'écriait Pangloss. Candide
leur présentait Martin et Cacambo. Ils s'embrassaient tous, ils
parlaient tous à la fois. La galère volait, ils étaient
déjà dans le port. On fit venir un Juif, à qui Candide
vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur de cent mille,
et qui lui jura par Abraham qu'il n'en pouvait donner davantage. Il paya
incontinent la rançon du baron et de Pangloss. Celui-ci se jeta
aux pieds de son libérateur et les baigna de larmes ; l'autre le
remercia par un signe de tête, et lui promit de lui rendre cet argent
à la première occasion. << Mais est-il bien possible
que ma soeur soit en Turquie ? disait-il. -- Rien n'est si possible, reprit
Cacambo, puis qu'elle écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie.
>> On fit aussitôt venir deux Juifs ; Candide vendit encore des diamants
; et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer
Cunégonde.
CHAPITRE VINGT-HUITIÈME
CE QUI ARRIVA À CANDIDE,
À CUNÉGONDE, À PANGLOSS, À MARTIN, ETC.
<< Pardon,
encore une fois, dit Candide au baron ; pardon, mon Révérend
Père, de vous avoir donné un grand coup d'épée
au travers du corps. -- N'en parlons plus, dit le baron ; je fus un peu
trop vif, je l'avoue ; mais, puisque vous voulez savoir par quel hasard
vous m'avez vu aux galères, je vous dirai qu'après avoir
été guéri de ma blessure par le frère apothicaire
du collège, je fus attaqué et enlevé par un parti
espagnol ; on me mit en prison à Buenos-Ayres dans le temps que
ma soeur venait d'en partir. Je demandai à retourner à Rome
auprès du père général. Je fus nommé
pour aller servir d'aumônier à Constantinople auprès
de M. l'ambassadeur de France. Il n'y avait pas huit jours que j'étais
entré en fonctions, quand je trouvai sur le soir un jeune icoglan
très bien fait. Il faisait fort chaud : le jeune homme voulut se
baigner ; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne savais pas
que ce fût un crime capital pour un chrétien d'être
trouvé tout nu avec un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent
coups de bâton sous la plante des pieds et me condamna aux galères.
Je ne crois pas qu'on ait fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais
bien savoir pourquoi ma soeur est dans la cuisine d'un souverain de Transylvanie
réfugié chez les Turcs.
-- Mais
vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je vous revoie
? -- Il est vrai, dit Pangloss, que vous m'avez vu pendre ; je devais naturellement
être brûlé ; mais vous vous souvenez qu'il plut à
verse lorsqu'on allait me cuire : l'orage fut si violent qu'on désespéra
d'allumer le feu ; je fus pendu, parce qu'on ne put mieux faire : un chirurgien
acheta mon corps, m'emporta chez lui, et me disséqua. Il me fit
d'abord une incision cruciale depuis le nombril jusqu'à la clavicule.
On ne pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l'avais
été. L'exécuteur des hautes oeuvres de la sainte Inquisition,
lequel était sous-diacre, brûlait à la vérité
les gens à merveille, mais il n'était pas accoutumé
à pendre : la corde était mouillée et glissa mal,
elle fut nouée ; enfin je respirais encore : l'incision cruciale
me fit jeter un si grand cri que mon chirurgien tomba à la renverse,
et, croyant qu'il disséquait le diable, il s'enfuit en mourant de
peur, et tomba encore sur l'escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit,
d'un cabinet voisin ; elle me vit sur la table étendu avec mon incision
cruciale : elle eut encore plus de peur que son mari, s'enfuit et tomba
sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j'entendis la chirurgienne
qui disait au chirurgien : << Mon bon, de quoi vous avisez-vous aussi
de disséquer un hérétique ? Ne savez-vous pas que
le diable est toujours dans le corps de ces gens-là ? Je vais vite
chercher un prêtre pour l'exorciser. >> Je frémis à
ce propos, et je ramassai le peu de forces qui me restaient, pour crier
: " Ayez pitié de moi ! " Enfin le barbier portugais s'enhardit
; il recousit ma peau ; sa femme même eut soin de moi ; je fus sur
pied au bout de quinze jours. Le barbier me trouva une condition, et me
fit laquais d'un chevalier de Malte qui allait à Venise ; mais mon
maître n'ayant pas de quoi me payer, je me mis au service d'un marchand
vénitien, et je le suivis à Constantinople.
<< Un
jour il me prit fantaisie d'entrer dans une mosquée ; il n'y avait
qu'un vieil iman et une jeune dévote très jolie qui disait
ses patenôtres ; sa gorge était toute découverte :
elle avait entre ses deux tétons un beau bouquet de tulipes, de
roses, d'anémones, de renoncules, d'hyacinthes et d'oreilles-d'ours
; elle laissa tomber son bouquet ; je le ramassai, et je le lui remis avec
un empressement très respectueux. Je fus si longtemps à le
lui remettre que l'iman se mit en colère, et voyant que j'étais
chrétien, il cria à l'aide. On me mena chez le cadi, qui
me fit donner cent coups de lattes sur la plante des pieds et m'envoya
aux galères. Je fus enchaîné précisément
dans la même galère et au même banc que monsieur le
baron. Il y avait dans cette galère quatre jeunes gens de Marseille,
cinq prêtres napolitains, et deux moines de Corfou, qui nous dirent
que de pareilles aventures arrivaient tous les jours. Monsieur le baron
prétendait qu'il avait essuyé une plus grande injustice que
moi ; je prétendais, moi, qu'il était beaucoup plus permis
de remettre un bouquet sur la gorge d'une femme que d'être tout nu
avec un icoglan. Nous disputions sans cesse, et nous recevions vingt coups
de nerf de boeuf par jour, lorsque l'enchaînement des événements
de cet univers vous a conduit dans notre galère, et que vous nous
avez rachetés.
-- Eh
bien ! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été
pendu, disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé
aux galères, avez-vous toujours pensé que tout allait le
mieux du monde ? -- Je suis toujours de mon premier sentiment, répondit
Pangloss, car enfin je suis philosophe : il ne me convient pas de me dédire,
Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l'harmonie préétablie
étant d'ailleurs la plus belle chose du monde, aussi bien que le
plein et la matière subtile. >>
CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME
COMMENT CANDIDE RETROUVA CUNÉGONDE
ET LA VIEILLE
Pendant que Candide,
le baron, Pangloss, Martin et Cacambo contaient leurs aventures, qu'ils
raisonnaient sur les événements contingents ou non contingents
de cet univers, qu'ils disputaient sur les effets et les causes, sur le
mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et la nécessité,
sur les consolations que l'on peut éprouver lorsqu'on est aux galères
en Turquie, ils abordèrent sur le rivage de la Propontide à
la maison du prince de Transylvanie. Les premiers objets qui se présentèrent
furent Cunégonde et la vieille, qui étendaient des serviettes
sur des ficelles pour les faire sécher.
Le baron pâlit
à cette vue. Le tendre amant Candide, en voyant sa belle Cunégonde
rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les
joues ridées, les bras rouges et écaillés, recula
trois pas saisi d'horreur, et avança ensuite par bon procédé.
Elle embrassa Candide et son frère ; on embrassa la vieille : Candide
les racheta toutes deux.
Il y avait une
petite métairie dans le voisinage : la vieille proposa à
Candide de s'en accommoder, en attendant que toute la troupe eût
une meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu'elle était
enlaidie, personne ne l'en avait avertie : elle fit souvenir Candide de
ses promesses avec un ton si absolu que le bon Candide n'osa pas la refuser.
Il signifia donc au baron qu'il allait se marier avec sa soeur. <<
Je ne souffrirai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa part et
une telle insolence de la vôtre, cette infamie ne me sera jamais
reprochée : les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les
chapitres d'Allemagne. Non, jamais ma soeur n'épousera qu'un baron
de l'Empire. >> Cunégonde se jeta à ses pieds et les baigna
de larmes ; il fut inflexible. << Maître fou, lui dit Candide,
je t'ai réchappé des galères, j'ai payé ta
rançon, j'ai payé celle de ta soeur ; elle lavait ici des
écuelles, elle est laide, j'ai la bonté d'en faire ma femme,
et tu prétends encore t'y opposer ! Je te retuerais si j'en croyais
ma colère. -- Tu peux me tuer encore, dit le baron, mais tu n'épouseras
pas ma soeur de mon vivant. >>
CHAPITRE TRENTIÈME
CONCLUSION
Candide, dans le
fond de son coeur, n'avait aucune envie d'épouser Cunégonde.
Mais l'impertinence extrême du baron le déterminait à
conclure le mariage, et Cunégonde le pressait si vivement qu'il
ne pouvait s'en dédire. Il consulta Pangloss, Martin et le fidèle
Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel il prouvait que
le baron n'avait nul droit sur sa soeur, et qu'elle pouvait, selon toutes
les lois de l'Empire, épouser Candide de la main gauche. Martin
conclut à jeter le baron dans la mer. Cacambo décida qu'il
fallait le rendre au levanti patron et le remettre aux galères ;
après quoi on l'enverrait à Rome au père général
par le premier vaisseau. L'avis fut trouvé fort bon ; la vieille
l'approuva ; on n'en dit rien à sa soeur ; la chose fut exécutée
pour quelque argent, et on eut le plaisir d'attraper un jésuite
et de punir l'orgueil d'un baron allemand.
Il était
tout naturel d'imaginer qu'après tant de désastres, Candide,
marié avec sa maîtresse et vivant avec le philosophe Pangloss,
le philosophe Martin, le prudent Cacambo et la vieille, ayant d'ailleurs
rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait
la vie du monde la plus agréable ; mais il fut tant friponné
par les Juifs qu'il ne lui resta plus rien que sa petite métairie
; sa femme, devenant tous les jours plus laide, devint acariâtre
et insupportable ; la vieille était infirme et fut encore de plus
mauvaise humeur que Cunégonde. Cacambo, qui travaillait au jardin,
et qui allait vendre des légumes à Constantinople, était
excédé de travail et maudissait sa destinée. Pangloss
était au désespoir de ne pas briller dans quelque université
d'Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu'on
est également mal partout ; il prenait les choses en patience. Candide,
Martin et Pangloss disputaient quelquefois de métaphysique et de
morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie
des bateaux chargés d'effendis, de bachas, de cadis, qu'on envoyait
en exil à Lemnos, à Mitylène, à Erzeroum. On
voyait venir d'autres cadis, d'autres bachas, d'autres effendis, qui prenaient
la place des expulsés et qui étaient expulsés à
leur tour. On voyait des têtes proprement empaillées qu'on
allait présenter à la Sublime Porte. Ces spectacles faisaient
redoubler les dissertations ; et quand on ne disputait pas, l'ennui était
si excessif que la vieille osa un jour leur dire : << Je voudrais
savoir lequel est le pire, ou d'être violée cent fois par
des pirates nègres, d'avoir une fesse coupée, de passer par
les baguettes chez les Bulgares, d'être fouetté et pendu dans
un auto-da-fé, d'être disséqué, de ramer en
galère, d'éprouver enfin toutes les misères par lesquelles
nous avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire
? -- C'est une grande question >>, dit Candide.
Ce discours
fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout conclut
que l'homme était né pour vivre dans les convulsions de l'inquiétude,
ou dans la léthargie de l'ennui. Candide n'en convenait pas, mais
il n'assurait rien. Pangloss avouait qu'il avait toujours horriblement
souffert ; mais ayant soutenu une fois que tout allait à merveille,
il le soutenait toujours, et n'en croyait rien.
Une chose acheva
de confirmer Martin dans ses détestables principes, de faire hésiter
plus que jamais Candide, et d'embarrasser Pangloss. C'est qu'ils virent
un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère Giroflée,
qui étaient dans la plus extrême misère ; ils avaient
bien vite mangé leurs trois mille piastres, s'étaient quittés,
s'étaient raccommodés, s'étaient brouillés,
avaient été mis en prison, s'étaient enfuis, et enfin
frère Giroflée s'était fait turc. Paquette continuait
son métier partout, et n'y gagnait plus rien. << Je l'avais
bien prévu, dit Martin à Candide, que vos présents
seraient bientôt dissipés et ne les rendraient que plus misérables.
Vous avez regorgé de millions de piastres, vous et Cacambo, et vous
n'êtes pas plus heureux que frère Giroflée et Paquette.
-- Ah, ah ! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous ramène
donc ici parmi nous, ma pauvre enfant ! Savez-vous bien que vous m'avez
coûté le bout du nez, un oeil et une oreille ? Comme vous
voilà faite ! Et qu'est-ce que ce monde ! >> Cette nouvelle aventure
les engagea à philosopher plus que jamais.
Il y avait dans
le voisinage un derviche très fameux, qui passait pour le meilleur
philosophe de la Turquie ; ils allèrent le consulter ; Pangloss
porta la parole, et lui dit : << Maître, nous venons vous prier
de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l'homme a été
formé.
-- De
quoi te mêles-tu ? dit le derviche, est-ce là ton affaire
? -- Mais, mon Révérend Père, dit Candide, il y a
horriblement de mal sur la terre. -- Qu'importe, dit le derviche, qu'il
y ait du mal ou du bien ? Quand Sa Hautesse envoie un vaisseau en Égypte,
s'embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont à
leur aise ou non ? -- Que faut-il donc faire ? dit Pangloss. -- Te taire,
dit le derviche. -- Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec
vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l'origine
du mal, de la nature de l'âme et de l'harmonie préétablie.
>> Le derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez.
Pendant cette
conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on venait d'étrangler
à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu'on avait
empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait partout
un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide et Martin, en
retournant à la petite métairie, rencontrèrent un
bon vieillard qui prenait le frais à sa porte sous un berceau d'orangers.
Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment
se nommait le muphti qu'on venait d'étrangler. << Je n'en
sais rien, répondit le bonhomme, et je n'ai jamais su le nom d'aucun
muphti ni d'aucun vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez
; je présume qu'en général ceux qui se mêlent
des affaires publiques périssent quelquefois misérablement,
et qu'ils le méritent ; mais je ne m'informe jamais de ce qu'on
fait à Constantinople ; je me contente d'y envoyer vendre les fruits
du jardin que je cultive. >> Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers
dans sa maison : ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent
plusieurs sortes de sorbets qu'ils faisaient eux-mêmes, du kaïmac
piqué d'écorces de cédrat confit, des oranges, des
citrons, des limons, des ananas, des pistaches, du café de Moka
qui n'était point mêlé avec le mauvais café
de Batavia et des îles. Après quoi les deux filles de ce bon
musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss et de Martin.
<< Vous
devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ? -- Je
n'ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes
enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui,
le vice, et le besoin. >>
Candide, en
retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions
sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin :
<< Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien
préférable à celui des six rois avec qui nous avons
eu l'honneur de souper. -- Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses,
selon le rapport de tous les philosophes : car enfin Églon, roi
des Moabites, fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les
cheveux et percé de trois dards ; le roi Nadab, fils de Jéroboam,
fut tué par Baaza ; le roi Éla, par Zambri ; Ochosias, par
Jéhu ; Athalia, par Joïada ; les rois Joachim, Jéchonias,
Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent
Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée,
Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron,
Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d'Angleterre, Édouard II,
Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France,
l'empereur Henri IV ? Vous savez... -- Je sais aussi, dit Candide, qu'il
faut cultiver notre jardin. -- Vous avez raison, dit Pangloss : car, quand
l'homme fut mis dans le jardin d'Éden, il y fut mis ut operaretur
eum, pour qu'il travaillât, ce qui prouve que l'homme n'est pas né
pour le repos. -- Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c'est le seul
moyen de rendre la vie supportable. >>
Toute la petite
société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à
exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde
était à la vérité bien laide ; mais elle devint
une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut
soin du linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée
qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même
devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide
: << Tous les événements sont enchaînés
dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n'aviez pas
été chassé d'un beau château à grands
coups de pied dans le derrière pour l'amour de Mlle Cunégonde,
si vous n'aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous
n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas
donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez
pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas
ici des cédrats confits et des pistaches. -- Cela est bien dit,
répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.>>
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